Quels acteurs jouent un rôle structurant sur la scène libanaise ? 

Les dynamiques politiques internes des États au sein de l’espace Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO) sont rarement analysées comme le produit exclusif de processus endogènes, c’est-à-dire résultant uniquement de dynamiques internes propres à chaque État. La littérature en relations internationales (RI) et en sociologie politique a montré que les trajectoires institutionnelles, les configurations partisanes et les équilibres de pouvoir dans cette région s’inscrivent dans des rapports de force régionaux et transnationaux durables. Les acteurs régionaux interviennent selon des registres multiples qui excèdent le cadre strictement inter-étatique, qu’il s’agisse de soutiens politiques transfrontaliers, de circulations idéologiques, de conditionnalité économiques ou même d’interventions militaires à visée sécuritaire. Cette imbrication du national et du régional constitue aujourd’hui une caractéristique structurante du fonctionnement politique du monde arabe.

Dans ce contexte, la notion d’ingérence s’est imposée comme un sujet central du débat public et académique concernant la région ANMO. Cette notion est souvent mobilisée afin de rendre compte de la résilience de certains régimes autoritaires, de l’échec ou de l’inachèvement des processus de transition politiques, des fragmentations de l’autorité étatique ou encore la persistance des conflits armés (notamment internes). Toutefois, si l’ingérence est largement invoquée comme un facteur explicatif, cette notion demeure le plus souvent insuffisamment problématisée. La notion d’ingérence est souvent employée de manière extensive, sans distinction systématique entre ses différentes formes et sans hiérarchisation de leurs effets. Cela fait qu’on manque de précision analytique car elle masque la diversité des mécanismes par lesquels les acteurs régionaux interviennent dans les champs politiques locaux. Cette manière très large d’utiliser le terme d’ingérence empêche de voir la diversité des façons dont les acteurs régionaux interviennent dans la politique des États. Cela met sous une même étiquette des actions pourtant différentes, qui n’ont ni les mêmes objectifs, ni les mêmes moyens, ni les mêmes effets dans le temps. Cette vision simplificatrice tend à banaliser la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et à minimiser le rôle des dynamiques internes (institutions, acteurs politiques, équilibres sociaux et/ou confessionnels) dans la manière dont ces influences et ingérences sont reçues, adaptées et parfois même renforcées.

De ce fait, deux limites analytiques principales en découlent. Premièrement, la littérature tend à sur-investir les acteurs régionaux les plus visibles, c’est-à-dire les États dominants, les organisations politico-militaires ainsi que les grandes coalitions, en privilégiant l’analyse de leurs stratégies déclarées et de leurs capacités coercitives. Cette focalisation s’opère souvent au détriment d’une analyse des structures institutionnelles, confessionnelles et socio-politiques qui conditionnent la réception et l’opérationnalisation de ces ingérences et influences. Deuxièmement, l’ingérence est majoritairement appréhendée à travers une lecture événementielle, centrée sur les crises, les interventions ponctuelles ou les ruptures politiques, plutôt que comme un ensemble de mécanismes inscrits dans la durée. Or, toutes les formes d’intervention extérieur ne disposent pas de la même capacité à produire des effets durables sur les règles du jeu politique.

Afin de dépasser ces limites, notre article propose de penser l’ingérence régionale non comme une simple contrainte exogène qui pèsent mécaniquement sur des États supposés passifs, mais plutôt comme un processus relationnel, issus d’interactions continues entre les acteurs externes et les structures internes. Cet article s’inscrit dans une approche critique des RI, afin de saisir au mieux l’ingérence régionale en tant que phénomène socialement construit.  Le Liban constitue, dans cette perspective, une étude de cas intéressante. Le Pays du Cèdre se caractérise par une pluralité d’acteurs régionaux qui interviennent dans ces dynamiques politiques internes. Cela est facilité par son organisation interne du pouvoir politique via le confessionnalisme et par la fragmentation institutionnelle qui en découle. Loin de constituer une nouveauté et exception analytique, le cas libanais permet d’observer de manière concentrée l’articulation entre les ingérences extérieures multiples et des structures internes fragmentées dans la région. À ce titre, le Liban fonctionne comme une étude de cas privilégié afin d’observer des mécanismes par lesquelles certaines influences régionales parviennent à s’institutionnaliser et à structurer durablement un système politique.

La littérature académique consacrée au Liban est abondante et a largement contribué à documenter ces dynamiques d’ingérences, en particulier à travers l’étude du rôle de l’Iran au Liban. Ces travaux ont permis de mettre en lumière les modalités par lesquelles un acteur régional peut s’inscrire durablement dans le champ politique libanais. Toutefois, cette focalisation dominante sur le lien entre l’Iran et le Liban, a pour effet de reléguer au second plan l’analyse d’autres acteurs régionaux, notamment les États du Golfe ou Israël. Cette asymétrie dans la littérature limite la compréhension globale des mécanismes de structuration du système politique libanais par des acteurs régionaux multiples.

Dès lors, le problème central n’est pas tant de savoir si le Liban est soumis à des influences extérieures, constat largement établi, que de comprendre pourquoi certaines influences parviennent à structurer durablement le système politique, tandis que d’autres demeurent ponctuelles, réversibles ou dépendantes de conjonctures spécifiques. Autrement dit, toutes les formes d’ingérences ne se traduisent pas par un pouvoir structurant. Certaines s’inscrivent dans les institutions, les équilibres confessionnels et les pratiques politiques, tandis que d’autres échouent à dépasser le registre de l’intervention ponctuelle. Cela nous invite à interroger les conditions sociales, culturelles, institutionnelles et politiques qui permettent ce phénomène. Il est nécessaire de dépasser une approche centrée uniquement sur les capacités matérielles ou coercitives pour analyser leur aptitude à s’articuler aux structures internes du champ politique libanais. 

De ce fait, nous articulons notre réflexion autour de la question suivante : dans quelles conditions certains acteurs régionaux parviennent-ils à exercer une influence structurante sur le système politique libanais, et par quels mécanismes cette influence s’institutionnalise-t-elle dans la durée ?

L’argument central défendu est que le caractère structurant d’un acteur régional ne se réduit ni à sa puissance matérielle ni à la visibilité de ses interventions sur la scène politique libanais. Il réside avant tout dans sa capacité à inscrire son action au cœur des structures internes du champ politique libanais. Cette inscription s’opère à travers trois dimensions centrales qui sont (1) l’articulation avec le système confessionnel, (2) la construction de relations de dépendance durable et (3) la mobilisation de temporalités longues permettant la stabilisation de l’influence. À l’inverse, les acteurs incapables de cette triple articulation produisent des effets plus limités et conjoncturels, largement dépendants des configurations politiques du moment.

Afin d’étayer cette analyse, l’article est organisé en quatre parties. La première propose un état de l’art de la littérature consacrée aux acteurs régionaux au Liban. La deuxième élabore un cadre conceptuel permettant de définir la notion d’acteur régional structurant. La troisième présente la méthodologie mobilisée, les sources et les limites de l’enquête. Enfin, la quatrième expose les principaux résultats empiriques, en mettant en évidence les mécanismes par lesquels certaines influences régionales s’inscrivent durablement dans le système politique libanais.

  1. Cartographier les approches de l’ingérence régionale au Liban : apports, limites et angles morts de la littérature

La littérature académique consacrée au Liban, notamment en matière d’espace d’ingérence régionale est abondante. Les approches réalistes, libérales et critiques/constructivistes ont chacune contribué à éclairer certaines dimensions des ingérences régionales et internationales dans le système politique libanais. Toutefois, si ces travaux nous permettent de saisir la multiplicité des acteurs impliqués et la diversité des registres d’action mobilisés, ils peinent à rendre compte de la capacité différenciée de ces acteurs à produire des effets véritablement structurants et durables sur les règles du jeu politique libanais. 

Les approches réalistes présentent le Liban comme un théâtre de rivalités de puissance

Les approches réalistes et néoréalistes sont les plus mobilisées pour analyser le Liban dans son environnement régional. Pour rappel, ces approches s’inscrivent dans une conception étatiste des RI, elles reposent sur plusieurs postulats centraux qui sont la primauté des États comme acteurs rationnels, l’anarchie du système international et surtout la centralité des enjeux de sécurité et de survie. Lorsqu’on applique ces grilles de lecture à la zone ANMO, elles s’appuient souvent sur des logiques de balance de pouvoir (balance of power), les alliances fondées sur la perception des menaces et les rivalités entre puissances régionales.

Dans cette perspective, le Liban est fréquemment appréhendé comme un espace stratégique secondaire, qui se caractérise par la faiblesse de son État et par sa perméabilité aux interventions extérieures. Le pays du Cèdre est décrit comme un “théâtre” ou un “champ de bataille par procuration” dans lequel se projettent les rivalités entre les grands acteurs régionaux (Iran, Arabie Saoudite, Israël…). Dans le cadre réaliste, l’influence iranienne est analysée principalement à travers son soutien politico-militaire au Hezbollah, perçu comme un instrument de dissuasion indirecte face à Israël et comme un maillon central de l’“axe de la résistance”. À l’inverse, les interventions israéliennes y sont interprétées comme révélant d’une logique de containment et de prévention des menaces, en combinant opérations militaires ponctuelles et stratégies de dissuasion continues. De leur côté, les États du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, sont appréhendés comme des acteurs cherchant à contrebalancer l’influence iranienne (dans une logique de compétition régionale) par des simples soutiens financiers, diplomatiques et politiques à des élites sunnites libanaises. Toutes ces perceptions réalistes offrent un cadre explicatif puissant pour comprendre les logiques de confrontation régionale, la centralité de la dimension sécuritaire et la persistance du Liban dans les calculs stratégiques de ses voisins. Elles permettent également de rendre compte de la militarisation de certaines formes d’ingérence et de la manière dont le territoire libanais est intégré à des équilibres régionaux plus larges. 

Toutefois, les approches réalistes présentent plusieurs limites importantes. En premier lieu, leur caractère fortement étatiste tend à invisibiliser la pluralité des acteurs impliqués, en réduisant l’analyse à des interactions entre États supposés unitaires. Les divisions internes aux États régionaux, les rivalités bureaucratiques, ainsi que l’autonomie relative d’acteurs non étatiques libanais sont rarement prises en compte. En second lieu, ces approches réduisent largement l’ingérence à sa dimension sécuritaire et militaire, laissant dans l’ombre les dimensions économiques, ou d’influence dans les institutions politiques et des normes sociales induites par ces acteurs extérieures. Enfin, les dynamiques internes libanaises (confessionnalisme, clientélisme, économie politique de la rente, fragilité institutionnelle) sont souvent reléguées aux rang de variables domestiques secondaires, alors même qu’elles conditionnent profondément la manière dont les ingérences sont reçues, médiatisées et parfois reproduites. 

De ce fait, si le réalisme permet de comprendre pourquoi le Liban constitue un enjeu régional, il échoue largement à expliquer pourquoi certaines influences s’y enracinent durablement tandis que d’autres demeurent ponctuelles ou réversibles.

Les approches libérales : une lecture technocratique de l’ingérence internationale.

À la différence des lectures réalistes, les approches libérales et institutionnalistes déplacent le regard des rapports de force strictement sécuritaires et interétatiques vers les mécanismes de coopération, d’interdépendance et de régulation internationale. Elles insistent sur le rôle des institutions multilatérales, des organisations internationales et des régimes normatifs dans la structuration des relations entre acteurs étatiques et non étatiques. 

Appliquée au cas libanais, cette littérature met en avant l’importance du dispositif international déployé depuis la fin de la guerre civile en 1990. Cette période est marquée par une internationalisation durable des processus de reconstruction, de gouvernance et de sécurité. Le Liban apparaît ainsi comme un espace fortement institutionnalisé de l’intervention internationale, caractérisé par la présence continue de missions onusiennes, d’implication durable de l’UE, de l’action structurante des programmes de la Banque mondiale et du FMI et aussi par un tissu particulièrement dense d’ONG internationales. Cette configuration est souvent interprétée comme une réponse fonctionnelle à la faiblesse de l’État libanais et à son incapacité à assurer seul des fonctions régaliennes et sociales essentielles.

Ces acteurs sont analysés comme des vecteurs de stabilisation, de reconstruction et de réforme institutionnelle. Cela intervient à travers des dispositifs de maintien de la paix, d’aide humanitaire, de soutien aux processus électoraux ou encore de conditionnalités économiques. Les conférences internationales sur le Liban (Paris I, II, III ou CEDRE) sont souvent présentées comme des moments clés de coordination entre les bailleurs et les autorités libanaises. Cela a pour but de restructurer l’économie et de renforcer les capacités de l’État.

Ces approches ont le mérite de mettre en lumière des formes d’ingérences moins coercitives et plus diffuses, fondées sur l’aide, l’expertise et la production de normes. Elles permettent également de saisir la centralité des enjeux économiques, de la dette et de la gouvernance dans les relations entre le Liban et ses partenaires internationaux. Enfin, elles contribuent à rendre visibles des acteurs souvent marginalisés dans les analyses réalistes.

Toutefois, ces approches tendent à appréhender ces interventions sous un angle largement technocratique et dépolitisé. En effet, elles tendent d’abord à dépolitiser l’ingérence en la présentant comme une réponse technique et rationnelle à des dysfonctionnement internes, plutôt que comme une relation de pouvoir inscrite dans des rapports asymétriques. Ensuite, les théories libérales ont tendance à naturaliser les normes internationales, en les traitant comme universelles et consensuelles, alors qu’elles sont le produit de rapport de force spécifiques et qu’elles peuvent entrer en tension avec les réalités locales. Et enfin, elles accordent une attention limitée aux effets politiques internes de ces dispositifs. 

Les approches critiques et constructivistes : ingérence, pouvoir et production de dépendances.

Enfin, nous avons les approches critiques et constructivistes qui nous offrent une lecture différente de l’ingérence régionale au Liban, en la concevant non comme une simple intervention extérieure, mais comme une relation de pouvoir socialement construite. 

La littérature constructiviste met l’accent sur le rôle des représentations, des récits et des identités dans la légitimation ou la délégitimation de certaines formes d’ingérence. Le Liban y apparaît comme un « modèle de pluralisme », un « rempart face au chaos régional », un « État failli » ou encore un « laboratoire » de l’ingénierie internationale, autant de catégories qui orientent les pratiques d’intervention et structurent les attentes des acteurs externes.

Les approches critiques, qu’elles soient d’inspiration postcoloniale, néomarxiste ou foucaldienne, vont plus loin en analysant l’ingérence comme un dispositif de gouvernement à distance. Elles soulignent la continuité entre l’histoire du mandat, les interventions occidentales contemporaines et les mécanismes actuels de tutelle financière et normative. 

Dans cette perspective, l’endettement, la dépendance à l’aide internationale et l’intégration subordonnée aux circuits financiers globaux sont analysés comme des formes de dépendance structurelle qui limitent les marges de souveraineté de l’État libanais. La gestion technocratique des crises économiques et sociales est interprétée comme une forme de gouvernementalité, dans laquelle la crise devient un instrument de discipline et de reconfiguration des comportements politiques.

L’un des apports majeurs de ces approches réside dans leur capacité à articuler les dimensions internes et externes de l’ingérence. Elles montrent comment les élites libanaises ne sont pas de simples réceptrices passives, mais des actrices capables de mobiliser les ressources externes pour consolider leurs positions, entretenir des réseaux clientélistes et reproduire le système confessionnel. Elles mettent également en évidence la compétition entre récits concurrents de résistance, stabilité, réforme, souveraineté, portés par différents acteurs régionaux et internationaux, et leurs effets sur les alliances politiques internes.

C’est dans cette perspective que s’inscrit notre recherche, en mobilisant ce cadre critique pour analyser comment les acteurs régionaux et internationaux structurent durablement le système politique libanais et comment les élites locales négocient et réorientent ces ingérences pour renforcer leurs positions et reproduire le système confessionnel.

Ce que la littérature ne saisit pas.

L’examen de ces différentes approches met en évidence un angle mort majeur de la littérature sur cette question qui est qu’il y a une faible conceptualisation de la dimension véritablement structurante de certaines ingérences régionales. 

Si de nombreux travaux documentent l’existence et la multiplicité des interventions extérieures au Liban, peu d’entre eux distinguent clairement entre des ingérences conjoncturelles, liées à des crises ou à des événements spécifiques, et des influences capables de reconfigurer durablement les institutions, les équilibres confessionnels et les pratiques politiques.

De plus, la littérature tend à analyser séparément les registres d’action (sécuritaire, économique, normatif ou discursif) sans interroger leur articulation ni leur capacité différenciée à produire des effets de long terme. Enfin, les perceptions des acteurs libanais eux-mêmes, qu’il s’agisse des élites politiques, des acteurs de la société civile ou des citoyens, demeurent largement sous-étudiées dans une perspective régionale comparée.

Cela est précisément dans cet espace analytique que s’inscrit notre article et épisode de podcast. Nous souhaitons dépasser une lecture uniforme de l’ingérence pour interroger les conditions sociales, institutionnelles et politiques qui permettent à certaines influences de devenir structurantes. Ce positionnement permet ainsi de reformuler la question centrale de l’article et de se demander dans quelles conditions certains acteurs régionaux parviennent-ils à structurer durablement le système politique libanais, et par quels mécanismes cette influence s’institutionnalise-t-elle dans le temps ?

  1. QU’EST-CE QU’UN ACTEUR RÉGIONAL STRUCTURANT ?

Dépasser la simple notion d’influence

La littérature consacrée aux ingérences régionales au Liban mobilise fréquemment la notion d’« influence » pour qualifier l’action de ces acteurs extérieurs. Cette catégorie, largement utilisée dans les discours médiatiques, diplomatiques et académiques, renvoie à la capacité d’un acteur à peser sur des décisions politiques, à orienter des comportements ou à infléchir des rapports de force ponctuels. Toutefois, si nous envisageons ce terme isolément, cette notion demeure insuffisante pour rendre compte de la profondeur et de la durabilité des effets produits par certaines interventions extérieures.

Il importe dès lors de distinguer l’acteur influent de l’acteur structurant. Un acteur peut exercer une influence significative sans pour autant transformer les règles du jeu politique. À l’inverse, un acteur structurant ne se contente pas d’intervenir de manière ponctuelle ou conjoncturelle, il va contribuer et façonner durablement les cadres institutionnels, les équilibres sociaux et les modalités de l’exercice du pouvoir. L’influence relève ainsi d’une capacité d’intervention, tandis que la structuration renvoie à un processus de transformation des structures mêmes du champ politique.

Cette distinction permet de rompre avec une lecture événementielle de la notion et du concept d’ingérence qui se centre principalement sur les crises, les interventions visibles ou les moments de tension, pour privilégier une analyse des effets de long terme. Cela nous invite donc à déplacer le regard des actions spectaculaires vers des mécanismes plus discrets par lesquels certaines influences vont s’institutionnaliser et devenir constitutives du fonctionnement ordinaire du système politique libanais.

Proposition de critères analytiques.

Afin d’identifier ce qui distingue un acteur régional structurant d’un acteur simplement influent, nous vous proposons une série de critères analytiques permettant de saisir la capacité de structuration dans la durée. 

Un acteur peut être qualifié de structurant lorsqu’il remplit plusieurs de ces conditions de manière cumulative : 

  1. Premièrement, un acteur structurant intervient de façon durable dans le champ politique quelque soit les conjectures ou cycles de crise. La présence de cet acteur s’inscrit dans le temps long et se traduit par une continuité dans les ressources mobilisées, les réseaux et stratégies déployées.
  1. Deuxièmement, un acteur structurant affecte les marges de souveraineté de l’État, non seulement à travers des atteintes directes à ses prérogatives, mais aussi en re-définissant les espaces de décision, les priorités politiques et les dépendances économiques ou sécuritaires.
  1. Troisièmement, il contribue à renforcer ou stabiliser des élites spécifiques, en soutenant certains acteurs politiques, en consolidant des réseaux clientélistes et/ou en légitimant des positions du pouvoir. 
  1. Quatrièmement, il vont aussi participer à la production ou à la légitimation d’un ordre politique particulier, en aidant à la diffusion de normes, de récits et/ou de cadres d’interprétation qui orientent les pratiques et attentes socio-politiques. 
  1. Enfin, l’acteur structurant parvient à s’articuler aux logiques confessionnelles existantes, en les mobilisant, en les reconfigurant ou en les consolidant. Dans un système politique organisé autour du religieux, la capacité à inscrire son action dans ces logiques constitue un facteur de structuration.

Typologie des acteurs structurants

À partir de ces critères, il est ainsi possible de proposer une typologie des acteurs régionaux susceptibles de jouer un rôle structurant dans le système politique libanais. Cette typologie n’a pas pour but de hiérarchiser ces acteurs, mais plutôt à pour but de rendre compte de la pluralité des registres par lesquels la structuration peut s’opérer.

  1. Les États régionaux : ils occupent une place centrale à travers la mobilisation des ressources diplomatiques, sécuritaires, idéologiques et économiques pour inscrire leur influence dans la durée. Leur capacité de structuration dépend toutefois de leur aptitude à s’articuler aux dynamiques internes libanaises.
  2. Les puissances occidentales : malgré leur inscription dans un cadre global, ces puissances constituent elles-aussi des acteurs structurants potentiels à travers leurs dispositifs d’aide, leurs interventions et leurs poids normatifs.
  3. Les réseaux politico-religieux transnationaux : ils représentent une catégorie spécifique d’acteurs structurants. Ces réseaux combinent ancrage local, loyauté transnationales et capacité de mobilisation sociale. Leur inscription dans le tissu politico-social libanais leur confère une capacité de structuration souvent plus profonde que celle d’acteurs étatiques externes. 
  4. Les médias et les “producteurs de récits” : ils participent à la structuration du champ politique en façonnant les représentations du Liban, de ses crises et des solutions jugées légitimes. Ces derniers contribuent à définir les termes du débat public et à légitimer certaines formes d’intervention au détriment d’autres.

Articulation entre acteurs externes et acteurs internes

La structuration du système politique libanais par des acteurs régionaux ne peut se comprendre indépendamment du rôle joué par ses acteurs internes, au premier rang desquels figurent les élites politiques libanaises. L’ingérence ne s’exerce pas sur un espace passif, mais s’inscrit dans des relations d’interdépendance où les acteurs locaux jouent un rôle actif.

Les élites libanaises participent à la co-production de la dépendance en mobilisant les ressources externes pour consolider leurs positions internes. Elles sélectionnent, traduisent et parfois instrumentalisent les ingérences régionales afin de renforcer leur légitimité confessionnelle ou leur accès aux ressources. La structuration résulte ainsi d’un processus relationnel, dans lequel acteurs externes et internes contribuent conjointement à la reproduction des équilibres politiques existants.

En définitive, penser l’acteur régional structurant implique de dépasser une vision unidirectionnelle de l’ingérence pour analyser les mécanismes par lesquels des influences extérieures s’inscrivent durablement dans un champ politique fragmenté, en interaction constante avec ses structures internes.

  1. Méthodologie

Le dispositif de recherche

Cette recherche repose sur un dispositif méthodologique mixte, combinant une enquête par questionnaire et une analyse quantitative des réseaux sociaux. L’enquête par questionnaire constitue le cœur du dispositif empirique de ce projet de recherche et de cet article. À ce stade de la recherche, seize réponses exploitables (n = 16) ont été collectées. Si cet effectif demeure limité, il permet néanmoins de dégager des tendances qualitatives et des configurations discursives pertinentes dans une perspective exploratoire.

Les répondants présentent une diversité de profils, tant du point de vue géographique que socio-professionnel. L’échantillon inclut des individus résidant au Liban ainsi que dans la diaspora, ce qui permet de saisir des perceptions situées dans des espaces politiques et médiatiques distincts. Sur le plan socio-professionnel, les répondants appartiennent à des secteurs variés (milieux associatifs, universitaires, professionnels, étudiants), offrant une pluralité de rapports au politique et à l’ingérence régionale. Enfin, le caractère multilingue des réponses (arabe, français, anglais) constitue un élément central du dispositif, dans la mesure où il permet d’appréhender les registres discursifs mobilisés selon les langues et les espaces de socialisation politique.

En complément, une analyse quantitative du discours sur les réseaux sociaux a été mobilisée afin d’observer la circulation des discours relatifs aux acteurs régionaux et à l’ingérence au Liban. Cette analyse vise à contextualiser les réponses au questionnaire en les replaçant dans des environnements informationnels plus larges, sans prétendre à une représentativité statistique exhaustive.

Types de données mobilisées.

Le questionnaire combine des questions fermées, des questions ouvertes et des données sociodémographiques qui permettent de croiser l’identification des acteurs, les justifications argumentatives et les profils des répondants.

Les questions fermées visent principalement à identifier les acteurs régionaux perçus comme influents ou structurants dans le système politique libanais. Elles permettent de dégager des hiérarchies relatives entre acteurs et de repérer des convergences ou divergences dans les perceptions.

Les questions ouvertes, elles, invitent les répondants à expliciter leurs choix, à formuler des justifications et à développer leurs perceptions des mécanismes d’ingérence. Ces réponses constituent un matériau central pour l’analyse qualitative, en ce qu’elles donnent accès aux représentations, aux cadres interprétatifs et aux récits mobilisés par les acteurs interrogés.

Les données sociodémographiques (âge, lieu de résidence, religion, parcours professionnel, langues) permettent enfin de situer les discours produits et d’examiner les éventuelles corrélations entre profils sociaux et types de perceptions exprimées.

Méthode d’analyse

Notre analyse repose principalement sur une analyse thématique des réponses ouvertes. Celles-ci ont été codées de manière inductive, afin de faire émerger les principaux thèmes, registres argumentatifs et catégories mobilisés par les répondants. Cette démarche permet de saisir non seulement les contenus explicites des réponses, mais également les logiques sous-jacentes de hiérarchisation des acteurs régionaux.

Les résultats issus de l’analyse thématique ont ensuite été mis en relation avec les profils des répondants, dans une logique de croisement entre types de discours et trajectoires sociales. Cette mise en relation vise à identifier d’éventuelles régularités, sans postuler de causalité mécanique.

Une attention particulière a également été portée à une lecture critique des silences et des ambiguïtés dans les réponses. Ces éléments sont considérés comme des données à part entière, révélatrices des zones de consensus implicite, des sujets sensibles ou des difficultés à qualifier certaines formes d’ingérence.

Limites et portée de la recherche

Ce dispositif méthodologique présente plusieurs limites qu’il convient de souligner. Tout d’abord, la taille réduite de l’échantillon ne permet pas de généraliser les résultats à l’ensemble de la société libanaise. De même, les réponses recueillies peuvent être affectées par un biais de politisation, les personnes ayant accepté de répondre étant susceptibles de présenter un intérêt particulier pour les enjeux politiques et régionaux.

Toutefois, ces limites sont assumées dans la mesure où cette recherche s’inscrit explicitement dans une démarche exploratoire. L’objectif n’est pas de produire des résultats représentatifs, mais de dégager des tendances, des catégories analytiques et des hypothèses interprétatives susceptibles d’éclairer la compréhension des mécanismes de structuration du système politique libanais par des acteurs régionaux.

En ce sens, ce dispositif constitue un point d’entrée empirique permettant de mettre en dialogue les cadres théoriques mobilisés avec des perceptions situées, et d’ouvrir des pistes pour des recherches ultérieures plus approfondies.

  1. Résultats

Acteurs perçus comme structurants.

Notre analyse a donc révélé que la structuration du système politique libanais repose essentiellement sur des acteurs régionaux capables de s’inscrire dans le temps long et de s’articuler aux dynamiques internes du pays. Ces acteurs ne se limitent pas à exercer une influence ponctuelle  car ils façonnent durablement les alliances, redéfinissent les équilibres confessionnels et stabilisent, voire transforment, les institutions. Si les acteurs extra-régionaux tels que les États-Unis, la France ou les institutions internationales interviennent également, leur impact apparaît souvent indirect, médié par la coopération avec les acteurs régionaux et par les relais locaux au sein des élites politiques libanaises. Ces observations invitent à examiner prioritairement la manière dont les acteurs régionaux s’insèrent dans le système politique interne pour produire un effet durable.

  1. Parmi eux, l’Iran occupe une place importante. Sa capacité à s’inscrire au cœur du champ politique dépasse largement le cadre religieux, en intégrant des dimensions sociales, économiques et politiques. L’Iran ne se contente pas de soutenir un acteur local (le Hezbollah), il structure un réseau d’alliances, module les rapports de force intercommunautaires et contribue à la redéfinition des marges de souveraineté de l’État. Cette action illustre l’importance d’une approche combinant temporalité longue, des différents registres (militaires, politiques, sociales et narratifs). 
  1. À l’opposé, l’Arabie saoudite exerce son influence principalement à travers des canaux financiers et institutionnels, orientés vers les acteurs sunnites. Plutôt que de s’ancrer dans un acteur unique, Riyad agit en investissant dans des communautés et des figures politiques (par exemple, Saad Hariri), stabilisant certaines dynamiques locales et orientant les alignements confessionnels. L’influence saoudienne illustre que l’influence durable ne dépend pas uniquement de la coercition, mais de la capacité à conjuguer ressources matérielles et insertion dans les logiques internes.
  1. Israël, quant à lui, illustre une logique complémentaire mais plus spécifique. Son rôle structurant se déploie presque exclusivement sur le registre sécuritaire et militaire. Les frappes préventives, la stratégie de containment du Hezbollah et les pressions constantes sur les frontières modifient durablement les pratiques sécuritaires et les stratégies d’alliance des acteurs libanais. 
  1. La Turquie, bien que plus émergente, commence à peser dans certaines régions par ses liens économiques et culturels, créant de nouvelles alliances et offrant un angle de comparaison utile pour mesurer l’intensité et la durabilité de l’influence.
  1. La Syrie des Assad, historiquement influente au Liban jusqu’en 2005, a maintenu une influence structurante grâce aux réseaux qu’elle a établis et aux alliances confessionnelles qu’elle a tissées au sein de certains groupes politiques (PSNS). 

Enfin, les acteurs extra-régionaux complètent ce tableau en opérant souvent comme des amplificateurs ou régulateurs de ces dynamiques régionales. 

  1. Les États-Unis structurent le système libanais par leur influence économique et diplomatique, en conditionnant l’action des élites et en orientant les stratégies politiques à travers l’aide et les initiatives multilatérales. 
  1. La France et les institutions internationales, par la médiation, l’influence normative et les cadres de régulation, exercent une structuration plus indirecte mais non moins déterminante, en encadrant les réformes institutionnelles et en conditionnant l’action de l’État.

Leur rôle souligne l’importance des mécanismes normatifs et institutionnels dans la production d’influences durables, même lorsqu’ils ne reposent pas sur la coercition militaire.

Dans ce panorama d’acteurs, un point central émerge. La structuration politique libanaise ne se réduit ni à la force coercitive ni à la visibilité médiatique des interventions. 

Elle résulte de la capacité de ces acteurs à combiner légitimité, insertion dans les dynamiques internes, temporalité longue et articulation avec les logiques confessionnelles et institutionnelles. Comprendre cette structuration nécessite de dépasser les approches classiques centrées sur l’influence ponctuelle pour adopter une lecture intégrée des dimensions relationnelles, temporelles et normatives. 

Registres d’action identifiés.

L’analyse de notre questionnaire et des sources secondaires révèle que la structuration du système politique libanais repose sur la combinaison de plusieurs registres d’action, qui se complètent et se renforcent. Les acteurs ne se limitent pas à exercer une influence ponctuelle. 

Ils inscrivent leur présence dans la durée en jouant simultanément sur des leviers militaires, économiques, institutionnels et symboliques. Cette multiplicité de registres explique la résilience et la durabilité de certains effets politiques, qui ne peuvent être compris en se limitant à un seul type d’intervention.

A. Registre militaire et sécuritaire.

Le registre militaire et sécuritaire demeure central, mais son effet structurant varie selon les acteurs et les contextes. Israël, par exemple, ne se contente pas d’intervenir seulement par frappes ciblées ou par la menace militaire. Il exploite aussi ses relations avec des groupes d’extrême droite libanais et certaines milices chrétiennes comme ce fut le cas avec les ALS (Armée du Liban Sud), les Phalangistes et les Forces Libanaises pour influencer la compétition interne et conditionner les alliances locales. 

Le registre militaire est donc moins un instrument de domination ponctuelle qu’un vecteur de structuration indirecte, modulant la posture défensive des acteurs locaux et leur insertion dans le système de sécurité national.

B. Registre financier et économique.

Parallèlement, le registre financier et économique s’affirme comme un levier de structuration durable. Les États du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, vont par leurs aides économiques, leurs subventions à certaines institutions communautaires (majoritairement sunnites) ou des financement direct de figures politiques (Saad Hariri, leader du parti politique Courant du futur), créer des dépendances et orienter les stratégies des élites locales. 

Ce type d’action dépasse la simple influence. Cela va stabiliser certaines communautés, conditionner les alliances internes et moduler les arbitrages entre blocs confessionnels. 

Dans le même registre, les programmes de développement ou d’aide conditionnelle des bailleurs internationaux, comme le FMI ou la Banque mondiale, fonctionnent selon une logique similaire, inscrivant les réformes économiques et la gestion des ressources dans une temporalité longue et encadrée, qui structure la capacité d’action étatique.

C. Registre politique et institutionnel.

Le registre politique et institutionnel complète ces leviers matériels. Il ne se limite pas à l’attribution de postes ou à l’orientation des coalitions. Ce registre inclut le façonnement des règles du jeu institutionnel et la médiation lors des crises. 

Les acteurs internationaux, qu’il s’agisse de la France, de l’UE ou des Nations unies, exercent ainsi une influence structurante indirecte en encadrant les processus électoraux, en orientant les réformes et en soutenant certaines coalitions face à d’autres. Cette action institutionnelle, lorsqu’elle s’articule avec des réseaux locaux, produit une structuration durable qui dépasse la simple conjoncture politique et contribue à la reproduction des hiérarchies de pouvoir au sein des communautés.

D. Registre symbolique et narratif.

Enfin, le registre symbolique et narratif joue un rôle souvent sous-estimé mais déterminant. Les récits de résistance, de réforme ou de stabilité façonnent la perception des enjeux politiques et légitiment certaines interventions tout en marginalisant d’autres. 

Par exemple, les États du Golfe soutiennent des initiatives médiatiques dans la sphère sunnite pour valoriser des récits pro-réformistes ou de loyauté confessionnelle, tandis que des acteurs israéliens ou occidentaux peuvent influencer l’opinion par le biais de rapports et de think tanks qui cataloguent certains acteurs comme « radicaux » ou « faillis ». Ces narratifs, en s’insérant dans les logiques confessionnelles et institutionnelles, orientent les stratégies locales et renforcent la durabilité des ingérences externes.

L’analyse de ces quatre registres montre que la structuration du système politique libanais ne résulte pas d’une seule forme d’action, mais de leur combinaison et de leur articulation avec les dynamiques internes. Les effets durables apparaissent lorsque les interventions militaires, économiques, institutionnelles et narratives convergent. Cela va donc créer un système de dépendances et de légitimation mutuelle. 

Confessionnalisme comme interface

L’analyse des données révèle que le système confessionnel libanais ne se limite pas à un cadre formel de partage du pouvoir, mais fonctionne comme un mécanisme central de canalisation et de légitimation des ingérences externes. Plutôt que d’imposer directement leurs choix, les acteurs régionaux et internationaux composent avec un paysage où les affiliations religieuses et communautaires déterminent l’accès au pouvoir, l’allocation des ressources et la structuration des alliances. 

Le confessionnalisme constitue ainsi une interface stratégique, permettant aux interventions externes de s’inscrire durablement dans le système politique.

Il permet d’abord de canaliser l’ingérence. Les acteurs adaptent leurs stratégies aux clivages communautaires et aux équilibres institutionnels. Les financements, programmes de développement ou appuis institutionnels ciblent des réseaux spécifiques au sein des communautés, renforçant la dépendance des élites locales envers leurs sponsors externes tout en respectant les règles du partage confessionnel. Cette logique dépasse la simple redistribution de ressources . Elle stabilise les coalitions, régule la compétition interne et codifie les espaces de négociation par lesquels les acteurs externes peuvent intervenir.

Le confessionnalisme joue ensuite un rôle de légitimation des alliances. Les acteurs régionaux ou internationaux deviennent des « parrains confessionnels » lorsqu’ils sont associés à la protection ou au renforcement durable d’une communauté. La légitimité de leur présence repose non seulement sur les ressources matérielles mobilisées, mais aussi sur leur insertion dans les hiérarchies internes et sur leur capacité à s’articuler aux institutions religieuses et aux cadres symboliques. Cette double dimension produit des structures de dépendance mutuelle, où l’influence externe façonne les choix politiques et les alliances locales sans prendre le contrôle direct des institutions étatiques.

Le système confessionnel encadre également la diversité des stratégies externes. Un même acteur peut combiner registres d’action différents selon les communautés ciblées. Par exemple, l’Arabie saoudite peut mêler appuis financiers et initiatives symboliques auprès des leaders sunnites, tandis que la France ou l’ONU exploitent le confessionnalisme pour négocier des réformes institutionnelles ou conditionner l’accès à des programmes de développement. Le confessionnalisme devient ainsi un levier de médiation indirecte, traduisant les interventions externes en effets durables au sein du système politique.

Enfin, considérer le confessionnalisme comme interface permet de relier les registres d’action aux effets durables. Les interventions militaires, économiques, institutionnelles et symboliques ne produisent un impact structurant que lorsqu’elles s’insèrent dans les logiques confessionnelles et s’alignent sur les alliances communautaires existantes. Les flux financiers, les initiatives de médiation et les récits idéologiques trouvent alors une portée maximale. Cette observation confirme que le confessionnalisme ne se réduit pas à un facteur domestique. Le confessionnalisme est un moteur de structuration politique, transformant des interventions ponctuelles en effets durables sur le système libanais.

Effets perçus sur la souveraineté

Cela montre que la souveraineté libanaise est profondément médiée par les interactions entre acteurs internes et externes, et que son exercice est largement conditionné par la structuration politique produite par les ingérences régionales et internationales. Les répondants décrivent une souveraineté fragmentée, dans laquelle le pouvoir n’est jamais entièrement centralisé, mais réparti selon des logiques confessionnelles et des alliances extérieures. Cette fragmentation ne découle pas uniquement des divisions internes : elle est amplifiée par la manière dont les acteurs structurants s’insèrent dans le système, façonnant des champs d’influence où certaines communautés et élites disposent de marges de manœuvre différenciées, souvent en lien direct avec leurs parrains externes.

La dépendance chronique constitue un deuxième effet central. Les acteurs externes, en combinant registres militaire, économique, politique et symbolique, instaurent des rapports de dépendance réciproque avec les élites locales. Les aides conditionnelles, les financements ciblés ou les médiations diplomatiques ne se limitent pas à soutenir les institutions. Elles orientent les priorités politiques, hiérarchisent les décisions et imposent des contraintes durables sur la capacité d’initiative autonome de l’État. Cette dépendance est différenciée selon les communautés, les institutions et les contextes politiques, mais elle s’inscrit dans une continuité structurelle qui rend le Liban particulièrement sensible aux pressions externes, de la sécurité à l’économie.

Le blocage institutionnel apparaît donc comme un corollaire direct de cette fragmentation et de cette dépendance. La coexistence de logiques confessionnelles fortes et d’ingérences multiples engendre des impasses décisionnelles et ralentit la mise en œuvre de réformes. Les institutions se trouvent souvent paralysées par la négociation simultanée entre les acteurs internes et les pressions externes, ce qui limite la capacité de l’État à agir de manière autonome. Ce blocage est particulièrement manifeste dans la formation des gouvernements, la gestion budgétaire et la régulation sécuritaire, où rivalités internes et contraintes extérieures prolongent les situations de statu quo.

Enfin, cette combinaison de fragmentation, de dépendance et de blocage contribue à une désillusion politique perceptible parmi les citoyens, les acteurs associatifs et même certaines élites. La souveraineté formelle coexiste avec une réalité dans laquelle les orientations stratégiques, les décisions économiques et les équilibres institutionnels sont largement influencés par des acteurs externes. Cette perception façonne les comportements politiques, souvent centrés sur la survie communautaire ou la négociation avec les parrains externes plutôt que sur la construction d’un État pleinement souverain.

Dans son ensemble, cette analyse confirme que la souveraineté au Liban n’est pas un attribut figé de l’État, mais un processus négocié et fragmenté, où acteurs régionaux et internationaux participent activement à la co-construction de son cadre politique.

CONCLUSION

Cette étude a permis de clarifier et d’affiner la notion d’acteur structurant dans le contexte libanais, en dépassant l’idée d’influence ponctuelle pour montrer comment certains acteurs inscrivent durablement leur action dans le système politique. 

L’analyse combinée du questionnaire et des sources secondaires a mis en évidence que la structuration repose sur la combinaison de registres multiples (militaire, économique, institutionnel et symbolique) intégrés aux logiques confessionnelles et aux pratiques politiques locales. Les acteurs régionaux se révèlent ainsi co‑constructeurs du système politique, tandis que les acteurs extra-régionaux interviennent de manière indirecte mais structurante, par la diplomatie, les mécanismes normatifs et les conditionnalités économiques. Cette lecture souligne que la durabilité des effets politiques dépend moins de la force matérielle ou de la visibilité internationale que de la capacité des acteurs à combiner temporalité longue, insertion dans les dynamiques internes et légitimité auprès des acteurs locaux.

Les résultats enrichissent le projet de recherche global en offrant un cadre analytique pour explorer d’autres dimensions de l’ingérence au Liban et dans l’espace Afrique du Nord‑Moyen-Orient (ANMO). La compréhension des mécanismes d’influence durable des acteurs régionaux constitue une base essentielle pour examiner l’ingérence occidentale, les effets du néolibéralisme et le rôle des médias et des récits dans la structuration des représentations politiques. Elle prépare également le terrain pour l’enquête qualitative à venir, à travers des entretiens et des analyses discursives, permettant d’appréhender les perceptions locales et les stratégies d’adaptation des acteurs internes face aux pressions externes.

Enfin, cette étude met en lumière la nécessité d’élargir l’échantillon d’enquête et d’approfondir l’analyse des contre‑logiques et des reconfigurations du pouvoir. Les acteurs libanais ne sont jamais de simples récepteurs passifs. Ils adaptent, négocient et instrumentalisent les ingérences pour consolider leur position. 

La structuration du système politique libanais doit donc être comprise comme un processus relationnel et dynamique, où la souveraineté et l’ordre interne sont co‑produits par les interactions entre acteurs internes et externes. Ces conclusions ouvrent la voie à des recherches futures visant à croiser registres d’action, temporalité des interventions et stratégies locales de contournement ou de consolidation, afin de saisir pleinement les mécanismes complexes qui façonnent la souveraineté et l’ordre politique au Liban.

Rédigé et publié par Ikhlass ARABAT,

Chercheuse indépendante et

Présidente de EHSi – Alliance MENA

Le 04 février 2026

Bibliographie

  • Aguilar, S. L. (2025). Hezbolá, la muqáwama y la redefinición de la soberanía del Líbano (1985-2024). Revista de Estudios Internacionales Mediterráneos, (39), 75-103.
  • Alexander, K. P. (2008). Hezbollah: A Short History. Middle East Policy, 15(3), 152-156.
  • Assouad, L. (2021). Lebanon’s political economy: from predatory to self-devouring (p. 10). Beirut: Carnegie Middle East Center.
  • Daher, A. (2014). Le Hezbollah. Presses universitaires de France.
  • Daher, A. (2018). Parrainages régionaux et polarisations belligènes: la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite au Liban. Critique internationale, 80(3), 155-177.
  • Daher, A. (2018). Liban: entre clientélisme régional et carcan national. Politique étrangère, (1), 169-180.
  • Di Peri, R. (2014). Re-defining the balance of power in Lebanon: Sunni and Shiites communities transformations, the regional context and the Arab uprisings. Oriente moderno, 94(2), 335-356.
  • El Khoury, N. (2022). Le Liban, terre d’affrontement entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Politique étrangère, (3), 177-187.
  • Gause III, F. G. (2009). The international relations of the Persian Gulf. Cambridge University Press.
  • Harris, W. W. (2012). Lebanon: A history, 600-2011. Oxford University Press.
  • Harvey, D. (2007). A brief history of neoliberalism. Oxford university press.
  • Lahad, Z. (2014). Le Liban sur l’échiquier du Moyen-Orient 1940-1958 (Doctoral dissertation, Paris 3).
  • Laurens, H. (1991). Le Liban et l’occident. Récit d’un parcours. Vingtieme siecle. Revue d’histoire, 25-32.
  • Lascoumes, P. (2004). La Gouvernementalité: de la critique de l’État aux technologies du pouvoir. Le Portique. Revue de philosophie et de sciences humaines, (13-14).
  • Leroy, D. (2012). Hezbollah. La résilience islamique au Liban, Paris, L’Harmattan.
  • Levitt, M. (2024). Hezbollah: The global footprint of Lebanon’s party of God. Georgetown University Press.
  • Malette, S. (2006). La » gouvernementalité » chez Michel foucault.
  • Moreno, J. S. (2021). El mito de Sísifo: los límites de la política exterior libanesa. Revista de Estudios Internacionales Mediterráneos, (31), 218-243.
  • Norton, A. R. (2007). The role of Hezbollah in Lebanese domestic politics. The International Spectator, 42(4), 475-491.
  • Picard, E. (1987). La politique de la Syrie au Liban. Maghreb-Machrek, (116), 5-34.
  • Said, E. W. (1977). Orientalism. The Georgia Review, 31(1), 162-206.
  • Salloukh, B. F., Barakat, R., Al-Habbal, J. S., Khattab, L. W., & Mikaelian, S. (2015). The politics of sectarianism in postwar Lebanon. Pluto Books.
  • Waltz, K. N. (1979) Theory of international politics. Reading, Mass: Addison-Wesley.
  • Walt, S. M. (1990) The origins of alliances. Ithaca ; London: Cornell University Press.
  • Yégavian, T. (2021). L’avenir du Liban. Études, (5), 7-17.

Laisser un commentaire