La doctrine Dahyeh : Imposer la domination par la destruction des espaces de vie et des populations 

À l’aube de la situation actuelle, marquée par des frappes israélo-états-uniennes visant des infrastructures civils et militaires au Liban et en Iran, la logique stratégique derrière un recours à une telle force qui dépasse les normes classiques de proportionnalité apparaît comme un enjeu central à comprendre.  Cela nous amène donc, aujourd’hui, à s’intéresser à la doctrine dite “Dahyeh” qui a structuré depuis plus de quinze ans la manière dont Israël conçoit l’emploi de la force face à des acteurs non étatiques comme le Hezbollah et dans des conflits asymétriques. 

La doctrine Dahyeh doit son nom au quartier de Dahyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, dont la destruction par l’armée israélienne lors de la guerre de 2006 a été largement commentée et analysée par les experts et chercheurs. Cette doctrine a été formulée par le général israélien Gadi Eizenkot. Cette doctrine repose sur l’idée que la destruction massive des zones abritant des infrastructures dites « ennemies » (militaires et/ou civiles) peut produire un effet dissuasif maximal, en rendant tout initiative hostile coûteuses, dangereuses et peu viables. Cela a pour but d’envoyer un signal fort tant à son adversaire qu’à ses soutiens régionaux et internationaux (Siboni, 2008).

D’un point de vue conceptuel, cette doctrine illustre les tensions propres liées à la guerre asymétrique contemporaine. Tandis que les conflits et les guerres conventionnels se concentrent sur la neutralisation des forces adverses, la doctrine Dahyeh s’inscrit dans une logique où la destruction des infrastructures civiles ou des quartiers entiers est un vecteur de dissuasion qui permet d’influer sur les comportements de ces ennemis, à travers l’intimidation et la coercition psychologique. Cela permet aussi d’interroger la frontière entre le militaire, notamment dans le cadre d’un débat plus large sur la moralité et l’efficacité des frappes disproportionnées dans les conflits contemporains (Biddle, 2010; Cordesman & Sullivan, 2007). 

Cet article cherche à analyser cette doctrine non seulement à travers son aspect opérationnel, mais aussi à travers son fondement historique et stratégique. Nous souhaitons dépasser la lecture strictement événementielle des frappes israéliennes. La compréhension de cette doctrine, nous permet de comprendre les choix militaires israélien et surtout d’avoir un cadre analytique pertinent afin d’interpréter l’actualité militaire et politique au Moyen-Orient avec plus de profondeur.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur les origines historiques et les fondements théoriques de la doctrine Dahyeh, afin d’identifier les principes stratégiques qui dictent ce passage d’une dissuasion classique à une coercition systémique. Ensuite, nous examinerons ses mises en œuvre concrètes au Liban et dans la bande de Gaza, en observant comment cette approche s’est adaptée aux évolutions technologiques et à l’hybridation des conflits contemporains. Enfin, nous porterons un regard critique sur les limites stratégiques, les controverses juridiques et les implications politiques d’une telle doctrine, en interrogeant notamment sa pérennité face aux impératifs du droit international et à la réalité du terrain social.

I. Origines et fondements stratégiques de la doctrine Dahyeh.

Afin de comprendre la doctrine Dahiyeh, il est d’abord nécessaire de la situer dans son contexte historique et stratégique. Cette doctrine est loin d’être une simple tactique militaire ponctuelle car elle s’inscrit dans l’évolution des doctrines militaires israéliennes face aux conflits asymétriques et aux acteurs non étatiques. De ce fait, dans cette section nous allons essayer d’examiner d’abord les origines historiques de la doctrine (A), puis en exposer les principes clés (B.) et enfin nous allons examiner et analyser les objectifs opérationnels qui structurent son utilisation dans les conflits contemporains (C.).

A. Contexte historique et émergence de la doctrine

La doctrine dite « Dahyeh » émerge dans un contexte marqué par la montée des conflits asymétriques opposant l’État israélien à des acteurs non étatiques, principalement au Liban et dans la bande de Gaza.

À partir des années 1980, et plus particulièrement après l’invasion israélienne du Liban en 1982, l’environnement sécuritaire d’Israël se modifie en profondeur. L’adversaire principal n’est plus une armée régulière structurée selon des lignes conventionnelles, mais des organisations hybrides, comme le Hezbollah au Liban, capables de combiner action militaire, implantation sociale et légitimité politique locale. Ces acteurs s’enracinent dans le tissu urbain et utilisent des techniques de guérilla, cela rend de facto obsolète une logique strictement conventionnelle de confrontation militaire.

Cette transformation du champ de bataille pose une problématique stratégique majeure pour Israël :  Comment dissuader un acteur qui ne possède ni infrastructures militaires classiques clairement identifiables, ni centres de gravité comparables à ceux d’un État ? 

C’est dans ce cadre que se développe progressivement une réflexion israélienne sur la dissuasion élargie. La neutralisation ponctuelle de combattants ou de stocks d’armes ne suffit plus, il faut désormais imposer un coût systémique à l’environnement dans lequel « l’ennemi »  évolue.

Le bombardement de Dahyeh dans la banlieue sud de Beyrouth, durant la guerre de 2006, constitue le moment emblématique de cette évolution doctrinale. Ce quartier, perçu comme un bastion politique et logistique du Hezbollah pour les autorités israéliennes, est frappé de manière intensive. 

Selon des rapports d’organisations internationales de l’époque, des centaines de bâtiments sont détruits ou sévèrement endommagés, incluant des infrastructures résidentielles, commerciales et logistiques. Du point de vue des généraux israéliens, l’objectif était à ce moment-là d’envoyer un signal stratégique clair qui est que toute attaque contre Israël entraînera une réponse d’une ampleur telle qu’elle affectera non seulement les capacités militaires de l’adversaire, mais également son environnement organisationnel et territorial.

La logique qui sous-tend cette approche repose sur une forme de dissuasion assumant explicitement la disproportion. L’objectif est de produire un effet de choc suffisamment intense pour modifier le calcul stratégique de l’adversaire et l’amener à reconsidérer le coût potentiel de toute initiative hostile.

Cette perspective traduit un glissement doctrinal important dans la manière de concevoir la dissuasion. Celle-ci ne s’appuie plus uniquement sur la perspective d’une riposte équivalente ou graduée, mais sur l’annonce d’une réponse structurellement plus coûteuse que l’attaque initiale.

Dans ce cadre, la proportionnalité n’est plus pensée comme un simple équilibre quantitatif entre attaque et riposte. Elle devient plutôt un instrument de signal stratégique destiné à démontrer la capacité et la volonté d’imposer un coût largement supérieur à celui subi.

Ainsi, l’émergence de la doctrine Dahyeh s’inscrit dans une transformation plus large de la guerre contemporaine et ne peut donc être dissociée de trois dynamiques convergentes :

  1. La militarisation croissante de l’espace urbain dans les conflits du Moyen-Orient ;
  2. L’hybridation des acteurs non étatiques, à la fois militaires, politiques et sociaux ;
  3. La volonté israélienne de restaurer une capacité de dissuasion face à des adversaires non conventionnelles.

B. Les principes clés de la doctrine.

La doctrine Dahyeh s’articule autour d’un ensemble de principes stratégiques destinés à transformer l’usage de la force militaire en un instrument de dissuasion global. Elle repose sur une conception élargie de la coercition, dans laquelle l’adversaire n’est plus envisagé uniquement à travers ses capacités militaires directes, mais à travers l’ensemble de l’environnement territorial, social et logistique qui lui permet d’exister et d’opérer. Dans cette perspective, l’espace urbain, les infrastructures et les dynamiques sociales deviennent eux-mêmes des variables intégrées au calcul stratégique.

  1. Le premier principe est celui d’une dissuasion fondée sur la supériorité écrasante et assumée de la puissance de feu.

En effet, l’objectif n’est pas uniquement de neutraliser des capacités militaires identifiées, mais d’imposer un coût global qui dépasse largement l’avantage tactique recherché par l’adversaire. Dans cette perspective, l’usage d’une force d’intensité élevée vise à modifier durablement le calcul stratégique adverse en introduisant une incertitude majeure quant aux conséquences futures de toute action hostile. La disproportion doit alors créer un effet d’anticipation suffisamment dissuasif pour empêcher la répétition des hostilités.

  1. Le deuxième principe repose sur une définition élargie de ce qui constitue une cible stratégique, dans une logique visant à produire un effet de pression psychologique.

Les zones urbaines densément peuplées, lorsqu’elles sont considérées comme des bastions organisationnels ou logistiques de l’adversaire, deviennent des espaces de pression stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’atteindre des infrastructures spécifiques, mais d’altérer les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles l’acteur armé opère.

Ce principe introduit une dimension structurelle à la dissuasion. Effectivement, la destruction ou la dégradation d’infrastructures a pour but de perturber les réseaux de soutien, les flux financiers, les capacités de communication et, plus largement, l’environnement social qui permet à l’adversaire de maintenir sa résilience. 

  1. Le troisième principe concerne la dimension performative et symbolique de l’usage de la force.

La doctrine Dahyeh ne s’adresse pas uniquement à l’acteur directement visé. Elle s’inscrit dans une logique de signal stratégique adressé à l’ensemble des acteurs régionaux et internationaux. L’ampleur et la visibilité des frappes participent à la construction d’une image de détermination et de capacité opérationnelle. Cette projection vise à renforcer la crédibilité dissuasive d’Israël dans un environnement régional perçu comme instable et traversé par des rivalités multiples.

Ainsi, l’effet recherché dépasse l’impact matériel immédiat. Ces trois principes traduisent une adaptation de la dissuasion classique à un environnement où la bataille se joue autant sur le terrain matériel que sur le terrain psychologique. La guerre n’est plus conçue uniquement comme un affrontement physique, mais comme un instrument multidimensionnel visant à influencer les calculs adverses, à restructurer les dynamiques d’escalade et à maintenir une supériorité stratégique perçue.

C. Finalités stratégiques et logiques opérationnelles.

Au-delà de ses principes structurants, la doctrine Dahyeh poursuit des objectifs opérationnels précis qui s’inscrivent dans une stratégie de gestion durable de la menace. Elle ne vise pas seulement à remporter un affrontement ponctuel, mais à structurer l’environnement stratégique de manière à réduire la probabilité d’escalades futures défavorables à Israël. Il y a trois objectifs : 

  • Un premier objectif consiste à restaurer et maintenir une supériorité dissuasive crédible. Dans un contexte où les acteurs non étatiques peuvent initier des actions à faible coût comme des tirs de roquettes, des opérations transfrontalières limitées, des attaques indirectes et quelques attaques directes, la doctrine cherche à inverser l’asymétrie du risque. 

Elle impose un principe simple dans lequel toute action hostile, même limitée, déclenche une réponse dont l’ampleur dépasse le gain initial escompté.

  • Le deuxième objectif relève de l’ingénierie comportementale indirecte. En frappant des infrastructures jugées centrales dans l’écosystème politico-militaire adverse, la doctrine entend générer des effets en chaîne au sein des réseaux de soutien. Il ne s’agit pas seulement d’affaiblir matériellement un acteur armé, mais d’introduire des tensions internes dans son environnement social et politique. 

La dégradation des conditions matérielles peut, dans cette perspective, produire une pression ascendante, susceptible d’inciter à la modération stratégique ou à la redéfinition des priorités opérationnelles. Cette approche repose sur l’hypothèse que la résilience d’un acteur non étatique dépend étroitement de son ancrage territorial et de ses capacités organisationnelles.

  • Le troisième objectif réside dans l’intégration étroite entre technologie, renseignement et usage de la force. La doctrine ne se traduit pas uniquement par une intensité de feu élevée. Elle s’appuie également sur des capacités avancées de surveillance, de collecte d’informations et d’armements de précision. L’enjeu est double : (1) maximiser l’effet coercitif tout en (2) réduisant l’exposition directe des forces israéliennes. 

Cette articulation permet de maintenir un niveau d’intervention élevé sans s’engager dans des opérations terrestres prolongées, plus coûteuses politiquement et militairement.

Sur le plan stratégique, ces objectifs produisent plusieurs implications majeures. D’une part, la doctrine tend à privilégier des cycles d’escalade courts mais intenses, fondés sur la rapidité et la concentration de la puissance de feu. D’autre part, elle redéfinit la notion de victoire, celle-ci ne se mesure pas nécessairement par la destruction complète de l’adversaire, mais par la restauration temporaire d’un équilibre dissuasif perçu comme favorable.

En outre, cette approche contribue à déplacer la centralité du champ de bataille vers la dimension informationnelle et perceptive. La réussite d’une opération ne dépend pas uniquement de ses résultats matériels, mais également de la manière dont elle est interprétée par les acteurs régionaux, les opinions publiques et les partenaires internationaux. La doctrine opère ainsi à l’intersection de la guerre conventionnelle, de la guerre asymétrique et de la guerre des perceptions.

En définitive, la doctrine Dahyeh s’inscrit dans une transformation plus large des stratégies contemporaines de coercition. Elle combine supériorité technologique, pression structurelle et gestion calculée de l’escalade. Elle illustre une évolution de la dissuasion adaptée aux conflits urbains et hybrides du XXIᵉ siècle, où la puissance militaire ne vise pas uniquement la destruction de l’ennemi, mais la configuration durable de son environnement stratégique.

II. Applications et impacts de la doctrine Dahyeh.

Bien que la doctrine Dahyeh fournisse un cadre conceptuel de coercition adapté aux conflits asymétriques, sa véritable portée se mesure à sa mise en œuvre opérationnelle. Elle se manifeste dans les campagnes militaires où la gestion de l’escalade, la communication stratégique et la production d’effets indirects deviennent aussi importantes que les résultats tactiques immédiats. L’examen de ses applications permet donc d’évaluer non seulement sa cohérence interne, mais aussi sa capacité à remodeler durablement l’environnement stratégique d’Israël.

Nous allons dans cette section essayer d’analyser d’abord ses premières manifestations majeures (A.), puis ses adaptations contemporaines dans un contexte technologique et géopolitique renouvelé (B.), avant d’évaluer ses effets structurels et ses limites (C.).

A. Les premières applications structurantes au Liban et à Gaza.

Comme évoqué précédemment, la guerre de 2006 au Liban constitue le moment fondateur de ce qui sera par la suite identifié comme la doctrine Dahyeh. L’offensive israélienne ne se limitait pas à la neutralisation des lance-roquettes ou des positions de combat du Hezbollah, elle visait également l’écosystème territorial au sein duquel le mouvement opérait. Le quartier de Dahyeh, considéré par Israël comme un bastion politique et logistique du Hezbollah, fut ainsi massivement bombardé. L’objectif dépassait la simple destruction matérielle. En effet, il s’agissait de produire un choc stratégique destiné à redéfinir les paramètres du conflit.

Cette application inaugure une logique d’intensité concentrée, cela consiste à frapper vite, fort et sur des nœuds territoriaux symboliques afin d’imposer une nouvelle hiérarchie des coûts. Le message implicite ne visait pas seulement l’adversaire direct, mais aussi l’environnement régional susceptible de le soutenir, ici l’Iran. La guerre devient ainsi un instrument de signalisation stratégique.

Dans la bande de Gaza, la doctrine est réinterprétée dans un espace encore plus densément urbanisé. En effet, elle est appliquée dans un territoire soumis à un blocus prolongé et caractérisé par l’une des plus fortes densités de population au monde. Les campagnes israéliennes successives, notamment la dernière, ont visé des zones urbaines entières, des quartiers résidentiels, des infrastructures énergétiques, administratives et civiles essentielles au fonctionnement quotidien du territoire.

Dans un espace aussi restreint, la destruction massive est indissociable de ses conséquences humaines directes. La densité de population confère à chaque frappe un caractère social et symbolique considérable. La doctrine s’exerce ici comme une stratégie de pression globale sur la société palestinienne elle-même, affectant ses conditions matérielles d’existence comme le logement, accès à l’électricité, aux soins de santé, à l’eau et aux services publics.

Loin de se limiter à une confrontation strictement militaire, le recours à la force prend la forme d’une coercition systémique exercée sur un territoire déjà fragilisé. Cette dynamique renforce la dimension punitive et collective de l’intervention, brouillant la frontière entre objectif militaire et pression politique sur la population.

Dans ce contexte, l’exposition médiatique internationale ne constitue pas un simple effet secondaire, mais un élément central du rapport de force où la destruction devient à la fois instrument militaire et message politique, adressé non seulement aux acteurs locaux mais aussi aux soutiens régionaux et à l’opinion mondiale.

B. Adaptations contemporaines et hybridation de la coercition.

Au fil des ans, la doctrine Dahyeh s’est adaptée aux évolutions technologiques et géopolitiques, tout en consolidant sa logique de domination et de pression systémique sur les territoires et les populations ciblés. Trois dynamiques principales permettent de comprendre cette transformation.

  1. La sophistication technologique a accru l’intensité et la portée des frappes grâce à la combinaison de drones, d’armes de précision et de capacités de renseignement. 

L’objectif n’est plus seulement militaire car il vise à frapper les infrastructures essentielles au fonctionnement quotidien des territoires palestiniens et libanais, transformant ainsi la population civile en un instrument de pression indirect. Si l’innovation technologique maximise la coercition tout en réduisant l’exposition directe des forces israéliennes, elle exacerbe la vulnérabilité des communautés locales et institutionnalise une dynamique de pouvoir profondément asymétrique.

  1. La dimension informationnelle joue un rôle stratégique central. 

Chaque campagne constitue simultanément un acte de violence physique et un événement médiatique mondial. La diffusion d’images de destruction urbaine, de populations affectées et d’infrastructures vitales perturbées amplifie l’impact psychologique et politique de la doctrine. L’exposition médiatique devient un outil de pression indirecte sur les acteurs régionaux, les locaux et l’opinion internationale, tout en légitimant, par le biais du discours militaire dominant, une logique de châtiment collectif et de domination.

  1. La diversification des menaces perçues par Israël a élargi l’éventail des cibles, incluant désormais les infrastructures civiles, énergétiques et logistiques. 

Cet élargissement illustre une conception systémique de la coercition où le territoire, les populations et les institutions locales sont considérés comme un tout indissociable à soumettre afin de garantir l’effet dissuasif. Dans ce cadre, chaque frappe ne se limite pas à un objectif militaire précis, mais vise à remodeler l’environnement socio-économique et politique des territoires occupés ou ciblés.

Ces développements démontrent que la doctrine Dahyeh est un instrument de pression multidimensionnel, combinant destruction, intimidation psychologique et manipulation médiatique. 

En bref, le but est de rendre la vie dans les territoires assiégés chère et précaire, dans le but de pousser les populations à se révolter contre les acteurs adversaires (comme le Hezbollah ou le Hamas) tout en affirmant un contrôle stratégique et symbolique sur l’ensemble de la région.

De ce fait, l’analyse de la doctrine Dahyeh ne saurait se limiter à une lecture strictement militaire : ses impacts se déploient à plusieurs niveaux, affectant les populations, les structures sociales et la perception internationale.

  • À court terme, l’application de cette doctrine a engendré un bouleversement brutal du quotidien des civils. Les bombardements visaient directement les habitations, les services essentiels et les infrastructures sociales, perturbant la vie communautaire et instaurant un climat de peur et d’insécurité permanent. Cette pression a également généré des tensions internes. Cela peut parfois pousser certains à collaborer avec Israël en exacerbant ainsi la fragmentation sociale et rendant plus difficile toute organisation collective de résistance ou de protection.
  • À moyen terme, ces campagnes renforcent souvent la résilience et la radicalisation des communautés touchées. La destruction des infrastructures et les souffrances infligées peuvent paradoxalement accroître le soutien populaire aux acteurs ciblés. Par exemple, après les bombardements massifs de la guerre de 2006 au Liban, le Hezbollah a maintenu et même consolidé une partie de sa base sociale grâce à ses réseaux d’aide humanitaire, de reconstruction et de soutien aux familles affectées par les destructions, ce qui a renforcé sa légitimité politique dans plusieurs zones du sud et de la banlieue sud de Beyrouth.

L’asymétrie initiale, censée être neutralisée par la coercition, se reconfigure en une forme adaptée de résistance. La doctrine, en cherchant à dissuader, peut donc paradoxalement perpétuer l’instabilité et prolonger le conflit.

  • À long terme, le recours systématique à une force disproportionnée révèle la nature profondément oppressive et coloniale de cette doctrine. Les attaques contre les infrastructures civiles (habitations, hôpitaux, écoles et réseaux essentiels) visent non seulement à affaiblir un acteur armé, mais aussi à imposer un contrôle systémique sur des populations entières, transformant leur quotidien en instruments de domination. Cette violence structurelle sape durablement la souveraineté territoriale, détruit des communautés et perpétue les inégalités engendrées par un rapport de force asymétrique. 

Cela suscite une condamnation internationale, souvent filtrée par des manœuvres diplomatiques, qui met tout de même en lumière le rôle de la coercition militaire comme outil de maintien de l’ordre impérial et d’assujettissement politique des populations locales.

III. Applications et impacts de la doctrine Dahyeh.

L’analyse de la doctrine Dahyeh ne peut pas se limiter à son efficacité militaire ou à son évolution technologique. Elle doit aussi être étudiée à travers les controverses profondes qu’elle soulève sur les plans éthique, juridique, politique et stratégique. Car au-delà des opérations militaires, c’est la question de la légitimité de la violence, du rapport entre puissance et domination, ainsi que du rôle du système international dans la régulation des conflits qui se pose ici.

Dans cette partie, nous allons donc examiner les critiques humanitaires et légales (A.), puis les limites stratégiques de cette doctrine, avant d’évoquer les tensions géopolitiques et les dynamiques futures qu’elle pourrait produire (B.).

A. Droit international et hiérarchie des vies dans les conflits contemporains

La doctrine Dahyeh, en ciblant des quartiers résidentiels, des infrastructures vitales et des espaces urbains densément peuplés, constitue une forme de violence structurelle systématique, où les civils ne sont pas de simples dommages collatéraux mais des cibls directs dans la stratégie israélienne de pression politique et militaire.

Au Liban comme à Gaza, les frappes ont provoqué non seulement des pertes humaines massives et des traumatismes psychologiques durables, mais elles ont également sapé la résilience sociale, détruit les réseaux communautaires et compromis l’accès aux services essentiels, accentuant les inégalités et la vulnérabilité des populations locales.

Ces campagnes s’apparentent à ce que nous pouvons appeler une punition collective planifiée, où la dissuasion repose sur la peur, l’insécurité et la déstabilisation des sociétés civiles. Cette logique transforme les habitants en cibles permanentes, instaurant un climat de terreur et de dépendance qui dépasse la simple confrontation militaire et reflète une volonté de contrôle territorial et politique à long terme.

Les critiques formulées par les ONG et les institutions internationales ne se limitent pas à dénoncer les pertes civiles immédiates, elles soulignent que la doctrine Dahyeh s’inscrit dans un rapport de domination asymétrique et impériale, où la force militaire sert à imposer un ordre politique et social au détriment de la souveraineté et de la dignité de la population. 

Autrement dit, la doctrine Dahyeh n’est pas une simple tactique de guerre, mais un instrument d’assujettissement systémique qui perpétue la dépendance, la vulnérabilité et l’humiliation des populations civiles tout en consolidant sa position stratégique d’occupant.

B. Limites stratégiques et paradoxes de la coercition par la destruction

Sur le plan stratégique, le recours disproportionné à la force révèle ses limites structurelles et produit souvent des effets contre-productifs. Loin de neutraliser durablement les adversaires, il tend à renforcer leur résilience, à consolider les réseaux locaux et à alimenter les cycles de représailles. Les populations civiles, exposées à une violence constante et ciblées par la destruction d’infrastructures essentielles, deviennent, à leur insu, un catalyseur de radicalisation. Les frappes massives ne se contentent pas de détruire des bâtiments, elles brisent aussi le tissu social, fragmentent les communautés et instaurent un climat permanent de peur et d’insécurité.

En ciblant systématiquement les infrastructures vitales et les quartiers civils, cette doctrine transforme la coercition militaire en un instrument de domination sociale et politique, où la peur sert à discipliner les populations locales et à contrôler l’espace urbain. Loin de stabiliser la région, ce processus alimente une instabilité chronique : il affaiblit la capacité des sociétés à se reconstruire, exacerbe les tensions sectaires et perpétue un cycle de dépendance et de vulnérabilité permanente.

Cette approche illustre donc un paradoxe impérialiste central. Les gains tactiques immédiats, souvent mis en avant dans les rapports militaires, sont contrebalancés par des coûts stratégiques considérables, comme le renforcement de l’hostilité locale, l’affaiblissement des institutions régionales et l’isolement diplomatique progressif. L’occupation et la projection de puissance deviennent alors une fin en soi, plutôt qu’un moyen de sécurité légitime, inscrivant la violence dans une logique de domination asymétrique permanente.

Les campagnes disproportionnées, menées au Liban comme à Gaza depuis octobre 2023, ont suscité des critiques de la part d’ONG et d’organismes internationaux, mais ces condamnations sont restées largement symboliques. Les gouvernements occidentaux, bien que signataires du Statut de Rome et garants théoriques du droit international humanitaire, ont souvent justifié ou excusé ces opérations en invoquant le « droit d’Israël à se défendre », sans jamais condamner explicitement les frappes contre les hôpitaux, les écoles et autres infrastructures civiles essentielles.

Cette position met en lumière une complicité structurelle où les puissances censées protéger le droit international ont, par leur inaction ou leur approbation tacite, contribué à légitimer des violences susceptibles de constituer des crimes de guerre, un nettoyage ethnique ou un génocide. Les institutions internationales, de l’ONU à la CPI, s’exposent ainsi à la critique : leur incapacité à traduire ces violations en sanctions concrètes révèle non seulement une hiérarchie des pouvoirs dans l’application du droit international, mais aussi une instrumentalisation du droit humanitaire au service d’agendas géopolitiques et impérialistes.

Dans ce contexte, la doctrine Dahyeh ne peut être comprise uniquement comme une stratégie militaire mais aussi comme un système de violence légitimé et toléré par les acteurs internationaux, qui transforme les populations civiles en cibles indirectes et normalise une violence structurelle durable.

***

En conclusion, la doctrine Dahyeh ne peut être réduite à une simple méthode de dissuasion ou à une réponse circonstanciée à des menaces sécuritaires. Elle incarne une conception du pouvoir fondée sur l’écrasement matériel, la fragmentation sociale et l’exposition permanente des populations civiles à la destruction. 

En assumant la dévastation d’espaces urbains entiers comme outil stratégique, elle transforme la guerre en un mécanisme de gestion territoriale et politique, où la ruine devient un langage et la vulnérabilité un instrument de contrôle. Cette logique détruie les infrastructures vitales, démantèle les services publics et rend la reconstruction quasi impossible. Dans ce contexte, la population civile n’est plus une victime collatérale, mais le cœur même du dispositif de coercition.

La responsabilité ne se limite pas au champ militaire. Le système international actuel révèle ses propres contradictions car il invoque des principes universels tout en tolérant leur transgression lorsqu’elle sert des intérêts stratégiques. Les déclarations de soutien inconditionnel, l’absence de condamnation claire des attaques contre des hôpitaux, des journalistes ou des écoles, la paralysie des mécanismes juridiques internationaux traduisent une hiérarchie implicite des vies et des droits. Le droit n’est plus un garde-fou, mais un cadre modulable, ajusté selon les rapports de force.

Dans cette configuration, la doctrine Dahyeh apparaît comme l’expression contemporaine d’un ordre asymétrique plus large, où la puissance militaire s’adosse à une légitimation diplomatique sélective et à une économie politique de la dépendance. Elle révèle une continuité coloniale et impérialiste dans la manière dont certains territoires sont administrés par la contrainte, la fragmentation et l’épuisement.

La doctrine Dahyeh n’est pas un accident de l’histoire militaire contemporaine. Elle est le symptôme d’un système qui hiérarchise les vies, instrumentalise le droit et confond domination et stabilité.

La remettre en cause, c’est questionner plus largement l’architecture de pouvoir qui la rend possible et ouvrir la voie à une réflexion qui place enfin la dignité, l’autodétermination et la justice des peuples en Palestine, au Liban et ailleurs où cette logique est appliqué, en rompant avec les logiques de mise sous contrôle, de fragmentation territoriale et d’asphyxie politique qui structurent l’ordre régional actuel.

Publié le 05 mars 2026, par Ikhlass ARABAT,

Chercheuse indépendante et Présidente de EHSi – Alliance MENA

Sources :

  • Amnesty International (2006). Israel/Lebanon: Deliberate destruction or « collateral damage »? Israeli attacks on civilian infrastructure.
  • Baruch, P. S. (2014). Operation Protective Edge: The Legal Angle. The Lessons of Operation Protective Edge, 65-72.
  • Biddle, S. D., & Friedman, J. A. (2008). The 2006 Lebanon campaign and the future of warfare: implications for army and defense policy. Strategic Studies Institute, US Army War College.
  • Cordesman, A. H., & Sullivan, G. (2007). Lessons of the 2006 Israeli-Hezbollah War. Center for Strategic and International Studies (CSIS).
  • Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (2009). Rapport de la Mission d’établissement des faits sur le conflit de Gaza (dit « Rapport Goldstone »).
  • Eizenkot, G. (2008). Interviews dans le quotidien Yedioth Ahronoth (octobre 2008).
  • Marei, F. G. (2020). « Dahiya Doctrine », in Conflict in the Modern Middle East: An Encyclopedia of Civil War, Revolutions and Regime Change. ABC-CLIO.
  • Hirst, D. (2010). Beware of Small States: Lebanon, Battleground of the Middle East. PublicAffairs.
  • Human Rights Watch (2007). Why They Died: Civilian Casualties in Lebanon during the 2006 War.
  • Siboni, G. (2008). « Disproportionate Force: Israel’s Concept of Response in Light of the Second Lebanon War », INSS Insight, n° 74, Institute for National Security Studies (Tel Aviv).
  • https://imeu.org/resources/resources/explainer-the-dahiya-doctrine-israels-use-of-disproportionate-force/175

Laisser un commentaire