À chaque nouvelle escalade et guerre dans la région, les appels à la paix se multiplient, les images de destruction et déplacement circulent et les discours se focalisent sur l’urgence humanitaire. Néanmoins derrière cette apparente unanimité, le sens politique du conflit disparaît. Plus le conflit est visible, moins il est véritablement expliqué.
En effet, ce qui s’y passe est réduit à une succession d’affrontements, souvent interprété à travers des lectures simplifiées centrées sur certains acteurs et leur diabolisation comme le Hezbollah (dans le cas libanais). Cette focalisation, si elle répond à des logiques de lisibilité, n’est pas neutre. En isolant certains acteurs et en privilégiant des récits d’affrontement, cette focalisation contribue à reléguer au second plan des dimensions pourtant essentielles comme les projets politiques israéliens qui structurent les nombreuses invasions et attaques libanaises. Des projets politiques qui sont souvent explicitement formulés. En effet, certaines déclarations de responsables politiques israéliens, comme Smotrich, ont évoqué à plusieurs reprises leur désir d’élargir le territoire israélien, en envahissant et occupant le sud du Liban. Pourtant ce type de discours est souvent à la périphérie dans les récits dominants, comme si les intégrer risquait de rendre un conflit déjà politique, trop politique.

Cela est précisément dans cet écart entre ce qui est montré et ce qui est laissé dans l’ombre que s’inscrit la notion de dépolitisation des conflits. Cette notion désigne le processus par lequel des situations profondément ancrées dans des logiques de pouvoir sont progressivement réduites à des dimensions émotionnelles, humanitaires ou sécuritaires, au détriment de leurs causes politiques, économiques, coloniales et stratégiques (Chomsky ; Galtung). Loin d’être un simple effet secondaire de la médiatisation, cette dépolitisation repose en grande partie sur une illusion de neutralité. Effectivement, en cherchant à “ne pas prendre parti”, les discours médiatiques et politiques généraux tendent à neutraliser les rapports de force, à éviter la désignation explicite des responsabilité et raison politique sous-jacente au conflit. Cela produit une lecture apparemment équilibrée mais structurellement incomplète.
L’intérêt d’un tel sujet dépasse largement le seul cadre de l’analyse médiatique. Ici, il s’agit de comprendre comment médias, pouvoirs et narrations interagissent pour façonner la manière dont les conflits sont perçus, interprétés et mémorisés. D’un point de vue analytique, cette dépolitisation transforme la réception des conflits en une expérience avant tout émotionnelle, où l’indignation et la compassion prennent le pas sur la compréhension des causes profondes (Baudrillard). Dans le même temps, elle limite la possibilité d’identifier des responsabilités politiques et économiques, contribuant ainsi à une forme de dilution de la responsabilité (Bourdieu). À plus long terme, elle participe à la construction d’une mémoire historique sélective, dans laquelle certains récits sont privilégiés tandis que d’autres sont marginalisés ou invisibilisés (Trouillot).
Cette dynamique s’inscrit également dans une perspective historique plus large. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont fait l’objet de médiatisations sélectives, souvent marquées par une tendance à simplifier des réalités complexes en récits accessibles mais partiels. Ce processus s’est renforcé dans le contexte contemporain, caractérisé par l’accélération des flux d’information et la centralité de l’image où les conflits récents sont largement appréhendés à travers des images-chocs et des narrations humanitaires, tandis que les responsabilités internationales, les intérêts économiques et les logiques de puissance demeurent fréquemment en arrière-plan.
Dès lors, une question centrale s’impose : comment les conflits contemporains en viennent-ils à être progressivement vidés de leur dimension politique, et en quoi cette dépolitisation structure-t-elle durablement leur perception et leur compréhension ?
La dépolitisation ne constitue pas un simple biais ou une dérive, mais bien un mécanisme structurant des récits contemporains, qui permet à la fois de simplifier l’information pour la rendre accessible, tout en limitant la remise en question des responsabilités politiques, économiques et géopolitiques, au bénéfice des acteurs dominants.
Pour analyser ce phénomène, cette réflexion s’inscrit dans un cadre théorique croisant plusieurs approches complémentaires comme la critique des médias, notamment à travers les travaux de Chomsky et Herman sur la fabrication du consentement, ainsi que les analyses d’Entman sur le cadrage de l’information, la sociologie du pouvoir, avec les travaux de Bourdieu sur la domination symbolique, les études postcoloniales, portées notamment par Edward Saïd, qui mettent en lumière la construction de récits dépolitisés et culturalisés et enfin, les travaux sur la mémoire historique, à travers les analyses de Trouillot sur la production et la sélection des récits.
Dans cette perspective, il s’agira d’abord d’examiner comment les médias participent à la dépolitisation des conflits. Enfin, nous verrons ensuite que cette dépolitisation répond à des intérêts politiques et économiques structurants.
***
I. La responsabilité médiatique comme relais de dépolitisation
Les médias sont loin d’être de simples vecteurs neutres d’information car ils jouent un rôle structurant dans la manière dont les conflits sont perçus. Sans relever nécessairement d’une intention délibérée, leurs logiques de production (contraintes de temps, recherche d’audience, formats) contribuent à reconfigurer les conflits, en privilégiant certaines dimensions au détriment d’autres. Ce faisant, les médias participent au processus de dépolitisation.
A. De la sidération visuelle à l’anesthésie politique.
Dans un environnement médiatique dominé par l’urgence et la concurrence de l’attention, l’image s’impose comme le principal mode de narration des conflits contemporains. Ceux-ci sont alors largement donnés à voir à travers des séquences immédiatement intelligibles : immeubles détruits, colonnes de fumée, corps blessés, scènes de panique. Cette centralité de l’image produit une lecture directe et universelle, fondée sur la reconnaissance immédiate de la souffrance humaine.
Une telle mise en visibilité est essentielle. Elle permet de rendre perceptible la violence des conflits, d’éviter leur invisibilisation et, parfois, de susciter des formes de mobilisation. Cependant, elle s’accompagne d’un effet plus structurel qui est une réduction de la complexité. Ce qui est montré tend à occuper l’essentiel de l’espace médiatique, tandis que ce qui demande du temps d’explication, notamment les causes politiques, les intérêts économiques et les logiques stratégiques, reste en arrière-plan. Cela est dû au fait que ces dimensions sont moins compatibles avec les formats courts, les logiques d’immédiateté et les contraintes de circulation de l’information.
Le conflit se transforme alors en une succession d’événements spectaculaires, déconnectés de leurs logiques structurelles. L’attention se fixe sur le moment de la frappe, sur ses conséquences visibles, mais rarement sur les conditions politiques qui la rendent possible. Comme l’ont montré Robert W. McChesney ou Howard Tumber et Palmer, ces logiques ne relèvent pas uniquement de choix éditoriaux ponctuels, mais s’inscrivent dans des transformations profondes du système médiatique, où la recherche d’impact et de rapidité tend à primer sur l’analyse de fond. Les situations observées au Liban ou dans la bande de Gaza illustrent particulièrement bien ce phénomène.
Ce déséquilibre produit un effet de décontextualisation. Le conflit n’est plus appréhendé comme un processus inscrit dans le temps long, mais comme une série d’épisodes autonomes, chacun appelant une réaction émotionnelle immédiate. Le spectateur est exposé à une forte intensité visuelle et affective, mais dispose de peu d’éléments pour relier ces images à des causes politiques identifiables. Cette dynamique favorise une forme d’individualisation du conflit où les récits se concentrent sur des trajectoires personnelles, incarnant la souffrance, mais tendent à déplacer l’attention des structures vers les individus.
L’exemple de la jeune Hind Rajab, assassinée en janvier 2024 par des frappes israéliennes, illustre de manière paradigmatique le glissement du politique vers l’émotionnel pur. Sa mort violente, documentée notamment par l’enregistrement de ses derniers appels au Croissant-Rouge, a saturé l’espace médiatique et numérique mondial, créant une narration immédiatement intelligible qui transcende les frontières culturelles. L’hyper-visibilité de cette tragédie, centrée sur l’innocence de l’enfant et son agonie solitaire, a généré un pic de mobilisation internationale fondé sur l’indignation morale, démontrant que l’émotion peut être un moteur puissant de solidarité et de pression humanitaire, ce qui constitue un point positif indéniable.

Pour autant, en focalisant l’attention sur le caractère déchirant de cet assassinat, le cadre médiatique a tendu à occulter les structures qui ont rendu cet événement possible : la doctrine militaire israélienne dite d’“écrasement urbain”, l’absence de corridors humanitaires sécurisés et le blocus prolongé imposé à Gaza par Israël. Ces dimensions politiques et stratégiques, essentielles pour comprendre la logique du conflit, demeurent largement invisibles dans les récits dominants.
Ainsi, lorsque l’intensité visuelle de l’horreur stagne, notamment lors de périodes de pseudo cessez-le-feu, la mobilisation internationale décline inévitablement. En l’absence de contextualisation sur ces causes structurelles, le public en vient à traiter le conflit comme une succession de chocs affectifs, plutôt que comme un processus historique, géopolitique et colonial continu. Cette dynamique illustre parfaitement comment la médiatisation sensationnaliste contribue à la dépolitisation des conflits, en privilégiant l’émotion sur l’analyse et en fragmentant la perception des causes profondes.
Cette focalisation sur le spectaculaire transforme la perception du conflit. Le spectateur n’est plus invité à analyser les causes ni les acteurs, mais à réagir émotionnellement à l’image instantanée. La violence devient une routine visuelle, ce qui contribue à banaliser le conflit et à renforcer la dépolitisation. La tragédie est ressentie individuellement, mais sa compréhension structurelle et historique s’efface, laissant le champ libre à une lecture émotionnelle fragmentée et superficielle.
À cette logique s’ajoute aujourd’hui un facteur déterminant : le rôle des réseaux sociaux. En accélérant la circulation des images et en réduisant encore les formats, ils amplifient la primauté du choc visuel. Des séquences de violence, parfois extrêmement explicites, circulent en temps réel, souvent sans contextualisation, et s’insèrent dans des flux où elles coexistent avec d’autres types de contenus.
Cette continuité transforme profondément le rapport à la violence car elle devient plus familière, plus fréquente, et tend, à terme, à se banaliser. Ainsi, la simplification ne réside pas seulement dans une réduction du contenu informatif, mais dans une transformation plus profonde du rapport au conflit lui-même. À force d’être perçu à travers des images isolées et des récits émotionnels, celui-ci tend à apparaître comme une tragédie humaine abstraite, détachée de ses causes et de ses structures. C’est dans ce glissement que s’opère la dépolitisation : non pas dans l’absence d’information, mais dans la priorisation systématique de ce qui émeut sur ce qui explique.
B. Le poids des mots dans la dépolitisation de la violence.
La dépolitisation ne se loge pas uniquement dans la mise en récit des événements, elle s’exprime de manière plus radicale par la sélection même de ce qui accède au statut d’information. Comme l’ont théorisé McCombs et Shaw à travers le concept d’agenda-setting, les médias ne dictent pas tant ce qu’il faut penser, mais ils définissent les sujets sur lesquels il est impératif de porter une réflexion. Cette hiérarchisation implicite façonne une perception publique où l’importance d’un conflit est indexée sur sa visibilité médiatique, créant ainsi une distinction arbitraire entre crises « centrales » et tragédies « périphériques ».
Cette économie de l’attention repose sur des facteurs structurels qui dépassent la simple éthique journalistique. La proximité géopolitique, les intérêts stratégiques des puissances occidentales et l’accessibilité à des images spectaculaires dictent la valeur médiatique d’un conflit. La guerre dans la bande de Gaza depuis octobre 2023 illustre cette dynamique : si elle occupe une place centrale dans les flux internationaux, c’est autant par la puissance de ses enjeux géopolitiques que par sa capacité à générer un choc visuel constant. Pourtant, cette omniprésence médiatique s’accompagne d’une zone d’ombre sélective. Le sous-reportage des entraves systématiques au travail de la presse ou de l’assassinat ciblé de journalistes palestiniens témoigne d’une couverture qui, tout en étant massive, reste souvent déconnectée de la profondeur historique et des logiques de domination à l’œuvre (Seib).
À l’opposé de cette saturation, d’autres crises subissent un véritable processus de « mise sous silence ». LA guerre au Soudan, malgré une intensification dramatique des violences, a vu sa couverture s’effondrer dès que l’attention internationale s’est déplacée vers des théâtres jugés plus « proches » ou plus intelligibles pour les publics occidentaux. Ce délaissement n’est pas neutre, il traduit ce que Price (2002) identifie comme une hiérarchisation de la souffrance. Les crises chroniques en Afrique subsaharienne, perçues comme trop complexes ou dénuées de résonance culturelle immédiate pour l’Occident, sont reléguées au rang de bruits de fond humanitaires, évacuées de l’agenda politique par manque de rentabilité émotionnelle et spectaculaire
L’effet politique de cette couverture sélective est une fragmentation du monde où certaines populations sont condamnées à l’inexistence médiatique. Ce qui est laissé dans l’ombre cesse d’exister pour le débat public et, par extension, pour les chancelleries internationales. En invisibilisant les racines politiques des conflits dits « oubliés », le système médiatique renforce l’idée qu’ils sont le produit d’une violence naturelle ou ancestrale, achevant ainsi le processus de dépolitisation. La disparition d’une crise du discours médiatique ne signifie pas sa résolution sur le terrain, mais sa radiation du champ de la conscience collective, validant l’idée que seules certaines luttes méritent d’être inscrites dans l’histoire.
***
II. Les artisans du consensus : pourquoi la dépolitisation est un projet politique.
La dépolitisation des conflits ne se limite pas aux choix éditoriaux des médias, elle est également façonnée par les intérêts politiques et économiques qui orientent la manière dont l’information est produite, diffusée et reçue. Les gouvernements, les acteurs internationaux et les élites économiques bénéficient directement de la neutralisation des causes profondes des conflits, car elle permet de légitimer certaines actions et de réduire la pression citoyenne. La population, quant à elle, devient un spectateur émotionnel, mobilisé par l’indignation mais rarement par la compréhension stratégique, ce qui consolide le statu quo.
A. Fabriquer le consensus : la marginalisation de la responsabilité politique.
La dépolitisation des conflits agit comme un puissant levier de légitimation permettant aux gouvernements et aux acteurs internationaux de normaliser des politiques de puissance qui devraient, en démocratie, faire l’objet d’un examen public rigoureux. En substituant aux racines historiques du conflit des catégories prétendument neutres telles que la « crise humanitaire », la « gestion sécuritaire » ou le « droit à l’autodéfense », les centres de pouvoir réduisent un processus structurel de domination à une série d’événements inévitables. Ce cadrage linguistique n’est pas une simple simplification journalistique : c’est une construction politique active qui occulte les rapports de force coloniaux au profit d’une lecture purement technique ou morale des événements.
Dans le contexte palestinien, cette dynamique est flagrante. La focalisation quasi exclusive des discours officiels et médiatiques sur la « réponse sécuritaire » ou l’« opération défensive » occulte délibérément la réalité préexistante d’une occupation prolongée et d’un blocus illégal au regard du droit international. En présentant l’action militaire comme une réaction automatique à une menace isolée, ce récit évacue la responsabilité stratégique d’Israël en tant que puissance occupante. Ce renversement sémantique transforme un projet politique de contrôle territorial et de fragmentation nationale en une simple nécessité de maintien de l’ordre, rendant invisibles les 78 ans d’occupation, de dépossession et d’asymétrie structurelle qui constituent pourtant le cœur du sujet.
Cette stratégie est largement soutenue par les diplomaties occidentales, notamment les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, qui déploient une rhétorique du « flou humanitaire » pour masquer leurs propres responsabilités. Les appels rituels à la « retenue » ou à la « protection des civils » fonctionnent comme des écrans de fumée car ils permettent de maintenir une posture de neutralité morale tout en poursuivant des politiques concrètes de soutien matériel, qu’il s’agisse de coopérations militaires, de ventes d’armes ou d’alliances stratégiques. En dissociant l’aide humanitaire des causes politiques qui rendent cette aide nécessaire, ces gouvernements transforment une question de droits fondamentaux et d’autodéfense d’un peuple en une simple gestion de la survie biologique.
Ce processus de dépolitisation s’appuie sur une « culturalisation » profonde des enjeux. Comme l’a théorisé Edward Saïd dans L’Orientalisme, les puissances impériales tendent à présenter les luttes anticoloniales comme des manifestations d’une violence « ancestrale », « religieuse » ou « irrationnelle », inhérente à l’Autre. En qualifiant le conflit d’incompréhensible ou d’essentiellement culturel, on évacue les revendications territoriales et politiques légitimes. Mahmood Mamdani complète cette analyse en montrant comment les acteurs internationaux trient les populations entre « bonnes victimes » (passives, humanitarisées) et « mauvais acteurs politiques » (ceux qui luttent), permettant ainsi de délégitimer toute aspiration à l’autodétermination en la rangeant sous l’étiquette du fanatisme.
Comme l’a souligné Edward S. Herman et Noam Chomsky dans Manufacturing Consent, ce traitement n’a rien d’accidentel. Il s’inscrit dans une logique de pouvoir où la marginalisation de la responsabilité politique est indispensable pour maintenir le consensus. En présentant des décisions stratégiques lourdes de conséquences humaines comme des fatalités sécuritaires, les élites politiques et médiatiques neutralisent toute opposition radicale. La dépolitisation ici n’est pas un retrait du politique, mais sa forme la plus sophistiquée car elle présente des structures de domination historique comme des réalités naturelles et incontestables, atrophiant ainsi les capacités de débat démocratique et de solidarité internationale réelle.
B. Laboratoires à ciel ouvert et marchés de la mort : l’économie politique de la guerre.
Au-delà des cadres diplomatiques, la dépolitisation des conflits est façonnée par des intérêts économiques puissants qui tirent parti d’une lecture technocratique et désengagée des guerres. Dans un système où les industries de l’armement, de l’énergie et de la reconstruction occupent une place centrale, il existe une convergence d’intérêts profitant d’une représentation des conflits comme « phénomènes techniques », détachés de leurs racines politiques. Dès lors, la guerre cesse d’être un objet de débat sur les responsabilités historiques pour devenir un cycle continu d’investissements et de profits.
(1) Au premier plan, l’industrie de l’armement bénéficie directement de la pérennisation des violences. Dans le cas du conflit israélo-palestinien et des offensives sur le Liban, le terrain sert de véritable laboratoire à ciel ouvert. En présentant les frappes comme des « opérations de défense » neutres, la narration dominante occulte la valeur commerciale de ces technologies.
Le label Combat Proven utilisé comme argument de vente à l’export pour des drones ou des systèmes de surveillance testés sur les populations civiles, transforme la tragédie humaine en une démonstration d’efficacité technologique. Cette dynamique rend « naturelle » la circulation des armes, sans que ne soit jamais interrogé le poids de ces échanges dans le maintien délibéré des tensions stratégiques.
(2) La dimension énergétique constitue un second pilier de cette dépolitisation. L’obsession pour la sécurité de l’approvisionnement, notamment le gaz naturel en Méditerranée orientale, structure les alliances diplomatiques dans l’ombre des discours officiels. Dans le cas du Liban, de l’Iran et de Gaza, les enjeux de souveraineté sur les gisements offshore sont souvent évacués des récits médiatiques au profit de couvertures sensationnalistes.
Pourtant, la sécurisation de ces ressources économiques influence directement la conduite des opérations militaires, faisant de l’accès aux ressources un moteur silencieux de la violence que le cadre humanitaire ne permet pas de saisir.
(3) Enfin, la phase de reconstruction achève le cycle économique de la dépolitisation. Comme l’a analysé Naomi Klein, les désastres et les guerres sont souvent instrumentalisés pour imposer des réformes libérales et ouvrir des marchés inaccessibles en temps de paix. La dépolitisation, par le biais du cadre « humanitaire », lisse l’opposition politique et permet à des consortiums internationaux de capter des marchés de services et d’infrastructures.
Un mécanisme de socialisation des pertes s’opère alors, tandis que les industries privées d’armement réalisent des profits sur la destruction, la reconstruction est largement financée par l’aide internationale et l’argent public. Les citoyens paient ainsi pour restaurer ce que les logiques de marché ont aidé à détruire, un transfert de richesse invisibilisé par une narration se contentant de juxtaposer images d’effroi et appels aux dons.
Cette réalité rejoint les travaux de David Keen (1998) et Paul Collier (2000) sur l’économie politique des guerres civiles et modernes. Le conflit n’est pas qu’un échec de la politique, c’est un système économique fonctionnel. En dépolitisant ces enjeux, les récits dominants font apparaître la guerre comme un phénomène « mécanique » ou « naturel ». Ce faisant, ils garantissent que les intérêts industriels et les dynamiques de marché restent hors du champ de la critique, permettant aux acteurs qui en bénéficient de poursuivre leurs activités sans jamais rendre de comptes sur leur rôle dans la perpétuation des cycles de violence.
C. La fabrique du témoin passif : saturation émotionnelle et fatigue compassionnelle.
La dépolitisation des conflits altère profondément la réception du public, transformant le citoyen en un observateur moral captif de ses propres émotions. En saturant l’espace informationnel d’images-chocs et de récits centrés sur la souffrance brute, le système médiatique installe une « économie de l’indignation » qui privilégie le choc visuel sur la compréhension des rapports de force. Le spectateur est ainsi invité à compatir, mais rarement à analyser les logiques coloniales, économiques ou stratégiques qui structurent la violence.
Cette dynamique repose sur une personnalisation outrancière des récits, où le focus exclusif sur l’histoire individuelle devient l’outil technique d’une passivité organisée. Comme l’a théorisé Lilie Chouliaraki, ce processus engendre un « humanitarisme ironique » où le public est invité à s’émouvoir pour une figure de la vulnérabilité absolue comme l’enfant, la femme ou le vieillard, dont l’image est esthétisée pour susciter une compassion immédiate.
Cette sélection narrative opère une rupture politique fondamentale car elle exclut systématiquement l’homme adulte, lequel subit un processus de diabolisation et de déshumanisation radicale. Perçu non comme une victime potentielle mais comme une menace intrinsèque ou un combattant par défaut, l’homme est évacué du champ de la sympathie. En fragmentant ainsi les corps, le système médiatique remplace la solidarité avec un projet politique global d’autodétermination par une simple pitié sélective. On pleure sur le symptôme isolé de la « victime innocente » pour mieux ignorer la structure oppressive qui produit ces tragédies. Cette focalisation permet au spectateur de satisfaire une exigence morale à peu de frais, se donnant bonne conscience sans jamais avoir à contester les rapports de force réels ou le système politique qui fabrique, dans l’ombre, des orphelins et des morts.
L’évolution de la couverture des attaques sur le Liban (notamment la banlieue sud de Beyrouth et le Sud-Liban) illustre cette dynamique de fragmentation. Les médias diffusent en boucle des séquences de drones montrant l’effondrement d’immeubles résidentiels ou des champs de fumée sur l’horizon beyrouthin. Ces images, bien qu’omniprésentes, sont présentées comme des « épisodes spectaculaires » isolés. En omettant de contextualiser ces frappes dans le cadre d’une violation systématique de la souveraineté libanaise de la part d’Israël ou des enjeux gaziers offshore en Méditerranée, le récit médiatique réduit la guerre à une fatalité pyrotechnique. Le public assiste à une performance technique de destruction, mais la structure politique qui rend cette violence possible et les responsabilités des acteurs étatiques reste hors champ.
Un autre exemple frappant réside dans la médiatisation des « zones humanitaires » à Gaza (comme Al-Mawasi). La répétition cyclique d’images de camps de tentes bombardés produit un effet de saturation qui, paradoxalement, mène à une forme de banalisation. Le spectateur est exposé à une horreur répétitive qui, faute de clés d’explication sur la doctrine militaire d’écrasement ou sur le refus délibéré de cessez-le-feu politique, finit par transformer le génocide en cours en une « tragédie humanitaire » abstraite. Cette saturation par l’image sans texte politique crée ce que les chercheurs appellent la « fatigue compassionnelle » c’est-à-dire une fois l’émotion consommée, le public se désengage, percevant le conflit comme un chaos insoluble et sans issue politique, ce qui valide indirectement le statu quo.
Selon Jean Baudrillard, cette surabondance de signes spectaculaires transforme la guerre en une « hyper-réalité » où le conflit devient un flux d’images déconnecté des réalités matérielles de l’occupation. Pour le spectateur, la guerre n’est plus un processus historique contestable, mais un contenu numérique que l’on « consomme » par l’indignation. En remplaçant l’analyse de la violence structurelle par l’émotion face à la violence directe, on empêche l’émergence d’une opposition citoyenne capable de cibler les véritables leviers (ventes d’armes, alliances diplomatiques, intérêts extractifs).
En résumé, la dépolitisation médiatique agit comme un mécanisme de contrôle indirect. Elle transforme le citoyen informé en un témoin passif, mobilisé par une compassion éphémère mais incapable de structurer une réponse politique cohérente. Cette dynamique pérennise les cycles de violence en masquant les décisions stratégiques et les intérêts économiques derrière le voile de l’émotion immédiate, garantissant ainsi que la colère du public ne se transforme jamais en un contre-pouvoir effectif.
***
Au terme de cette analyse, il apparaît que la dépolitisation des conflits n’est ni un accident de parcours médiatique, ni une simple simplification pédagogique. Elle constitue un système de gestion du réel où médias, capitalisme de catastrophe et diplomaties occidentales convergent pour vider la violence de sa substance historique. En substituant l’émotion à l’analyse, le « flou humanitaire » au droit international, et le spectacle pyrotechnique à la stratégie coloniale, ce mécanisme verrouille le débat public dans une passivité organisée.
Le constat est sans appel : cette dépolitisation sert les intérêts des acteurs dominants et ici israélien. Elle permet aux industries de l’armement de transformer des terrains de guerre comme Gaza ou le Sud-Liban en laboratoires technologiques sans comptes à rendre. Elle offre aux gouvernements une couverture morale pour poursuivre des alliances stratégiques tout en finançant, par l’argent public, la reconstruction de ce que leurs propres armes ont détruit. Enfin, elle fragmente la perception du public, créant une hiérarchie de la souffrance où l’empathie est sélective et où l’homme adulte est méthodiquement déshumanisé pour ne laisser place qu’à une pitié esthétisée, dénuée de toute solidarité politique.
Cependant, ce mur du silence narratif n’est pas infranchissable. Comme le soulignent Simon Cottle et Nick Couldry, la marginalisation des analyses critiques n’est pas une disparition. Si les récits dominants imposent une « hyper-réalité » anesthésiante, des espaces de contre-discours, portés par des médias indépendants, des chercheurs engagés et des voix issues du Sud Global, s’efforcent de repolitiser le regard, comme notre association. Ces contre-récits ne se contentent pas de montrer la souffrance, ils nomment les structures, rappellent l’histoire de la dépossession et exposent les intérêts extractifs et militaires.
Le défi pour l’avenir est de savoir si ces analyses sauront briser le « mur du son » des récits hégémoniques pour transformer l’indignation éphémère en un contre-pouvoir citoyen effectif car au-delà du choc des images, l’enjeu véritable est la survie d’une conscience politique capable de refuser la banalisation du génocide et de l’occupation.
En fin de compte, quand tout le monde s’accorde à ne pas politiser, qui parle réellement pour ceux à qui l’on retire, chaque jour un peu plus, leur terre, leur dignité et leur voix ?
***
Sources :
- Baudrillard, J. (1991). La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu. (No Title).
- Bourdieu, P. (1996). Sur la télévision, Paris, Liber-Raisons d’Agir. Translation (1998) On Television and Journalism. London, Pluto.
- Collier, P. (2000). Economic causes of civil conflict and their implications for policy (Vol. 5). Washington, DC: World Bank.
- Chomsky, N., & Herman, E. S. (1989). Political economy of the mass media. David Barsamian/Alternative Radio.
- Chomsky, N. (2011). Media control: The spectacular achievements of propaganda. Seven Stories Press.
- Chouliaraki, L. (2006). The spectatorship of suffering.
- Entman, R. M. (2009). Projections of power: Framing news, public opinion, and US foreign policy. University of Chicago Press.
- Galtung, J. (1996). Peace by peaceful means: Peace and conflict, development and civilization.
- Keen, D. (2005). The economic functions of violence in civil wars. Routledge.
- Klein, N. (2007). The shock doctrine: The rise of disaster capitalism. Macmillan.
- Mamdani, M. (2005). Good Muslim, bad Muslim: Islam, the USA, and the global war against terror. Orient Blackswan.
- McChesney, R. W. (2008). The political economy of media: Enduring issues, emerging dilemmas. NYU Press.
- McCombs, M. E., & Shaw, D. L. (1972). The agenda-setting function of mass media. Public opinion quarterly, 36(2), 176-187.
- McCombs, M. (1977). Agenda setting function of mass media. Public relations review, 3(4), 89-95.
- Price, M. E. (2002). Media and sovereignty: The global information revolution and its challenge to state power. MIT press.
- Said, E. W. (1977). Orientalism. The Georgia Review, 31(1), 162-206.
- Seib, P. (2013). Real Time Diplomacy: Power and Politics in the Social Media Era. Chatham House.
- Trouillot, M. R. (2015). Silencing the past: Power and the production of history. Beacon press.
- Tumber, H., & Palmer, J. (2004). Media at war: The Iraq crisis.
Publié le 05 mars 2026, par Ikhlass ARABAT,
Chercheuse indépendante et Présidente de EHSi – Alliance MENA


Laisser un commentaire