Depuis les attaques du 11 septembre 2001, le sujet de l’étude de la violence extrême suscite un intérêt renouvelé, notamment dans le cadre de recherches pluridisciplinaires. Ce sujet d’étude est complexe, et il engendre un débat animé entre différentes écoles de pensée. Loin d’être un phénomène marginal, elle constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour comprendre les dynamiques contemporaines des conflits, des sociétés et des rapports de pouvoir.
La violence extrême ne se réduit pas à une intensification de la violence ordinaire, au contraire, elle renvoie à des formes de brutalité qui transgressent les limites du pensable et du représentable, en mobilisant des mécanismes complexes (politiques, sociaux, psychologiques) qui en permettent à la fois l’émergence et la perpétuation. À ce titre, ce sujet fait l’objet de débats nourris entre différentes écoles de pensée, qui s’opposent tant sur ses causes que sur ses logiques profondes.
Dans ce cadre, nous examinons les facteurs et mécanismes sous-jacents à l’émergence et à la perpétuation des violences extrêmes, en mettant en lumière la situation à Gaza depuis le 7 octobre 2023. Cette étude de cas constitue un terrain d’analyse particulièrement révélateur. Cela permet d’interroger dans un contexte contemporain, les conditions de production de la violence extrême, ses formes de légitimation, ainsi que les dynamiques qui contribuent à son inscription dans la durée.
À travers cet exemple, il devient également possible de mettre en lumière les limites du multilatéralisme face à des situations où les mécanismes de régulation internationaux semblent impuissants. Dès lors, comprendre la violence extrême implique de dépasser les explications simplistes ou strictement naturalistes. En mobilisant à la fois des approches théoriques classiques, notamment celles associées à Thomas Hobbes, et des perspectives plus contemporaines, il s’agit ici de proposer une lecture constructiviste du phénomène. Autrement dit, nous souhaitons ici, envisager la violence extrême non comme une fatalité mais comme le produit de constructions historiques, sociales et politiques spécifiques.
Dans cette perspective, une question centrale guide cette réflexion : quels sont les facteurs fondamentaux et les mécanismes sous-jacents qui conduisent à la perpétuation des violences extrêmes ?
Afin de répondre à cette interrogation, il convient d’abord de revenir sur la manière dont la violence extrême peut être pensée comme objet d’étude, en en définissant les contours tout en soulignant les enjeux méthodologiques et éthiques qu’elle soulève. Ensuite, nous analyserons ensuite les principaux mécanismes qui rendent possible le basculement dans des formes de violences extrêmes, en mobilisant différentes approches théoriques issues des sciences sociales et de la philosophie politique. Dans un troisième temps, nous analyserons la manière dont ces dynamiques se déploient dans des configurations contemporaines, à travers le cas de la bande de Gaza, tout en mettant en lumière les limites du multilatéralisme et les difficultés structurelles des acteurs internationaux face à ces formes de violence.
I. Notre approche de l’Objet : Violence Extrême
A. Établir les contours de la violence extrême
La violence extrême échappe, par nature, aux tentatives de définition simple. Elle ne saurait être réduite à un degré supérieur de violence, comme si elle n’était qu’une version « aggravée » de formes déjà connues. Ce qui la distingue tient moins à son intensité qu’à sa qualité. Elle opère une rupture, non seulement dans les pratiques, mais dans les cadres moraux et symboliques qui organisent habituellement les rapports humains.
Dans cette perspective, les travaux de Jacques Sémelin invitent à penser la violence extrême comme un processus visant la destruction ciblée d’un groupe, inscrit dans des dynamiques de désignation, d’exclusion et, à terme, d’anéantissement. La violence extrême ne surgit pas dans le vide, elle s’élabore dans un contexte où l’ennemi est progressivement construit comme une figure radicalement autre, dénuée de toute reconnaissance morale. La violence extrême ne commence donc pas avec l’acte lui-même, mais bien en amont dans les discours, les représentations et les mécanismes de catégorisation.
Cela est précisément cette dimension processuelle qui en constitue un trait central. Loin d’être un déchaînement spontané ou irrationnel, la violence extrême s’inscrit dans des séquences où se combinent des logiques politiques, sociales et psychologiques. Ainsi, les analyses de Vincent Duclert ou de Donatella della Porta montrent ainsi que ces violences prennent forme au croisement de trajectoires historiques spécifiques, de configurations de pouvoir et de dynamiques de mobilisation collective. Elles sont rendues possibles par des cadres organisationnels, des institutions ou des groupes qui structurent, encadrent et parfois « routinisent » leur mise en œuvre.
Un autre élément décisif réside dans les mécanismes de légitimation qui accompagnent ces violences. Qu’elles soient justifiées au nom de la sécurité, de la survie, de la justice ou de l’ordre, ces formes de rationalisation participent à leur acceptabilité au niveau social. Elles permettent de transformer l’impensable en nécessaire, et d’inscrire la violence dans un horizon de sens partagé. Les recherches de John Horgan sur les trajectoires de radicalisation éclairent à cet égard la manière dont des individus ordinaires peuvent en venir à intégrer ces cadres de justification et à s’y conformer.
Ainsi, la violence extrême ne se définit pas uniquement par ce qu’elle fait (détruire, tuer, anéantir) mais par la manière dont elle devient pensable, acceptable et praticable dans certains contextes. Cela suppose une transformation préalable des normes, des perceptions et des seuils de tolérance, qui rend possible le passage à l’acte.
Comprendre la violence extrême implique dès lors de déplacer le regard : il ne s’agit pas seulement d’en décrire les manifestations les plus spectaculaires, mais d’en analyser les conditions de possibilité. C’est dans cet espace, entre construction de l’ennemi, organisation collective et légitimation, que se joue le basculement vers des formes de violence qui, tout en apparaissant comme radicales, s’inscrivent pourtant dans des logiques longues et profondément humaines.
B. Interaction entre le sujet d’étude et le chercheur
Aborder le sujet de la violence extrême ne consiste pas uniquement à en analyser les formes ou les mécanismes, c’est aussi, se confronter à un objet qui engage profondément celui ou celle qui l’étudie. La rencontre avec ce type de violence ne relève pas d’une simple démarche intellectuelle. Elle implique une exposition, parfois directe, souvent médiatisée, à des récits, des images et des traces qui mettent à l’épreuve les cadres habituels de compréhension.
Cette confrontation pose d’emblée une tension centrale : comment rendre intelligible l’extrême sans le banaliser, et comment l’analyser sans en atténuer la portée ?
Les chercheurs travaillant sur ces phénomènes évoluent dans un espace instable, pris entre deux pièges opposés. D’un côté, le risque d’une distanciation excessive, qui transformerait la violence en objet abstrait, vidé de sa charge humaine. De l’autre, celui d’une proximité trop grande, qui pourrait conduire à une forme de sidération, voire à une perte de rigueur analytique.
C’est précisément dans cet entre-deux que s’inscrit la réflexion de Sandrine Lefranc, lorsqu’elle évoque la nécessité de maintenir une « juste distance » face à la violence. Cette exigence ne renvoie pas à une neutralité désincarnée, mais à une posture méthodologique exigeante car il s’agit de tenir ensemble compréhension et vigilance, sans céder ni à la fascination, ni à la banalisation.
Cette question de la distance prend une intensité particulière dès lors que l’on reconnaît que le regard du chercheur n’est jamais neutre. En effet, il est traversé par des expériences, des sensibilités et des cadres de perception qui influencent, parfois silencieusement, l’analyse.
Dans mon cas, cette dimension ne peut être éludée. Mon rapport à la violence extrême ne s’est pas construit uniquement dans l’espace académique, mais aussi dans une familiarité précoce avec certains de ses contextes. Les images des guerres en Irak, en Palestine, au Liban ou encore les violences liées aux soulèvements arabes des Printemps arabes ne constituent pas des objets lointains ou abstraits, mais des références inscrites dans un environnement culturel et médiatique qui a façonné, dès l’enfance, une certaine perception de la violence.
Cette proximité n’est pas sans effet. Elle peut orienter le regard, intensifier certaines sensibilités, ou encore produire des formes d’identification qui influencent la manière dont les situations sont interprétées. Elle peut aussi, à l’inverse, renforcer une exigence de compréhension face à des réalités souvent simplifiées ou déformées dans les discours occidentaux dominants. De ce fait, reconnaître ces biais ne revient donc pas à disqualifier l’analyse, mais à en expliciter les conditions de production.
C’est précisément dans cette démarche réflexive que réside une part essentielle de la rigueur scientifique. Prendre en compte ses propres positions, ses affects et ses cadres de référence permet d’éviter de les projeter implicitement sur l’objet étudié. Il ne s’agit pas de prétendre s’en extraire totalement, ce qui serait illusoire, mais de les intégrer comme des variables à maîtriser, plutôt que comme des angles morts de l’analyse.
De ce fait, cette réflexion invite à élargir le regard : ce que nous désignons aujourd’hui comme violence extrême ne relève pas uniquement d’une réalité objective, mais aussi d’une construction située, liée à des contextes historiques, médiatiques et politiques spécifiques. La visibilité accrue des conflits, la circulation massive des images et l’intensification des récits participent à redéfinir en permanence les seuils de perception de la violence. En ce sens, étudier la violence extrême, c’est aussi interroger notre propre époque, ses sensibilités, ses hiérarchies morales et ses zones d’indifférence.
Ainsi, la relation entre le chercheur et son objet ne peut être pensée comme extérieure ou neutre. Elle constitue au contraire une dimension centrale de l’analyse. C’est dans cette tension, entre proximité et distance, expérience et conceptualisation, que se joue la possibilité de produire un savoir à la fois rigoureux, lucide et conscient de ses propres conditions d’élaboration.
II. La construction historique de la violence extrême
A. Aux origines de la violence : surplus, hiérarchisation et transformation des rapports sociaux
Penser la violence extrême implique de rompre avec une intuition immédiate qui est celle qui consisterait à la considérer comme une donnée immuable de la condition humaine. Si la violence existe dans toutes les sociétés, ses formes, ses intensités et surtout ses finalités varient profondément selon les configurations historiques. Autrement dit, ce que nous qualifions aujourd’hui de violence extrême n’est pas seulement une question de degré, mais le produit d’une transformation progressive des rapports sociaux.
Dans cette perspective, les travaux de Pierre Clastres permettent de déplacer le regard. En étudiant des sociétés sans État, il montre que la guerre y est bien présente, mais qu’elle ne répond pas aux logiques que l’on associe aux violences modernes. Elle ne vise ni l’accumulation, ni la destruction totale de l’adversaire. Au contraire, elle fonctionne comme un mécanisme de préservation de l’autonomie des groupes, empêchant l’émergence d’un pouvoir centralisé. La violence y est donc paradoxalement limitative car elle maintient des équilibres plutôt qu’elle ne les détruit.
Ce point est fondamental, car il suggère que la violence extrême, entendue comme volonté d’anéantissement, de domination totale ou de destruction systématique n’est pas universelle dans ses formes. Elle émerge dans des contextes spécifiques, marqués par une transformation décisive : l’apparition du surplus.
Avec la sédentarisation, la domestication et le stockage, les sociétés humaines entrent dans un régime inédit où la production excède les besoins immédiats. Ce surplus introduit une rupture majeure : il devient possible d’accumuler, de protéger, mais aussi de s’approprier ce qui appartient à d’autres. La violence change alors de statut. Elle ne se limite plus à la régulation des relations entre groupes, elle devient un instrument de contrôle des ressources et des populations.
Dans ce cadre, les analyses inspirées de Friedrich Engels mettent en évidence le lien étroit entre l’émergence de la propriété privée, la structuration des hiérarchies sociales et l’institutionnalisation de la contrainte. La violence n’est plus diffuse ou ponctuelle : elle s’inscrit dans des rapports durables de domination, où certains groupes disposent du pouvoir d’imposer leur volonté à d’autres. Elle cesse d’être seulement relationnelle pour devenir structurelle.
Ce basculement ne doit pas être compris comme une simple intensification quantitative. Il correspond à une transformation qualitative : la violence devient organisable, transmissible et justifiable. Elle peut être mobilisée de manière répétée, inscrite dans des institutions, et soutenue par des systèmes de légitimation. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une « préhistoire » de la violence extrême : non pas parce qu’elle serait absente auparavant, mais parce que les conditions de son déploiement systématique n’étaient pas réunies.
Cette transformation matérielle s’accompagne d’une mutation plus profonde encore : celle des représentations sociales. Comme le suggère Marylène Patou-Mathis, l’enjeu n’est pas seulement l’invention de nouvelles techniques, mais celle d’un nouvel ordre social. Produire du surplus suppose d’organiser sa répartition, de légitimer les inégalités et de stabiliser des rapports de pouvoir. La violence s’inscrit alors dans un cadre normatif qui la rend non seulement possible, mais parfois nécessaire au maintien de cet ordre.
Les réflexions de Jean-Jacques Rousseau prolongent cette analyse en soulignant que la violence n’est pas inhérente à l’homme, mais liée aux conditions sociales dans lesquelles il évolue. L’apparition des inégalités transforme les relations humaines en rapports de compétition, de dépendance et de domination. Dans ce contexte, la violence extrême peut être interprétée comme le produit d’un déséquilibre croissant, où la préservation du pouvoir ou de la richesse justifie des formes de contrainte toujours plus radicales.
Ces dynamiques anciennes éclairent, en filigrane, certaines configurations contemporaines. Les violences observées aujourd’hui dans des espaces comme Gaza, le Liban, l’Irak ou le Soudan ne peuvent être comprises uniquement à partir de leurs déclencheurs immédiats. Elles s’inscrivent dans des contextes marqués par des héritages historiques, des inégalités structurelles et des luttes pour le contrôle des territoires et des ressources.
À Gaza, par exemple, la combinaison d’une forte densité démographique, de restrictions matérielles et de rapports de domination asymétriques produit un environnement où la violence tend à dépasser le cadre de l’affrontement ponctuel pour s’inscrire dans des logiques de gestion et de contrainte à grande échelle. De manière différente, les fragmentations politiques en Irak ou au Liban, ou encore les guerres autour des ressources au Soudan, témoignent de la persistance de ces logiques où la violence est indissociable des structures qui organisent le pouvoir.
Ainsi, la violence extrême ne peut être comprise comme un simple déchaînement de brutalité. Elle est le produit d’un long processus historique, dans lequel transformations matérielles et constructions sociales se combinent pour redéfinir les conditions de son exercice. En ce sens, elle apparaît moins comme une rupture que comme l’aboutissement de dynamiques profondes, où la question de qui détient le pouvoir,comment il s’exerce, et sur qui, demeure centrale.
B. De la violence construite à la violence légitimée : normes, récits et institutions
Si la violence extrême trouve ses conditions de possibilité dans des transformations matérielles et sociales de long terme, elle ne peut se déployer durablement sans un second processus tout aussi décisif : sa mise en sens. Autrement dit, la violence ne devient véritablement extrême qu’à partir du moment où elle est justifiée, encadrée et intégrée dans des cadres normatifs et symboliques qui la rendent pensable, voire nécessaire.
Ce déplacement est fondamental. Là où la violence pouvait encore apparaître comme une rupture ou un excès, elle tend dans certaines configurations contemporaines, à être réinscrite dans l’ordre du légitime. Elle n’est plus seulement tolérée : elle est pensée, argumentée, intégrée à des récits collectifs qui en redéfinissent la signification. Ce processus ne surgit pas ex nihilo, il s’inscrit dans des dynamiques plus anciennes de construction de l’ennemi, de hiérarchisation des vies et de normalisation de l’usage de la force.
Dans le cas de la société israélienne, ces dynamiques préexistent largement au 7 octobre 2023. Elles s’inscrivent dans un contexte de conflit prolongé, marqué par des décennies de violence, de peur et de représentations antagonistes. Toutefois, le 7 octobre constitue un moment de basculement : non pas parce qu’il inaugure ces logiques, mais parce qu’il en permet une intensification et une désinhibition. Ce qui pouvait auparavant relever de registres plus implicites, contestés ou partiellement contenus tend à se déployer de manière beaucoup plus explicite, directe et assumée.
Ce phénomène se manifeste notamment dans les formes contemporaines de production et de circulation des discours. La désignation de l’ennemi ne se limite plus à une catégorie abstraite : elle s’incarne dans des représentations qui vont jusqu’à la déshumanisation explicite. L’usage de termes assimilant les Palestiniens à des figures animales ou infra-humaines, la diffusion de contenus se moquant de leur souffrance, ou encore certaines formes de mise en scène de la violence dans des espaces numériques témoignent d’un abaissement des seuils discursifs. La visibilité accrue de ce type de discours signale un déplacement du champ du dicible.
Ce processus de légitimation s’articule étroitement avec les structures institutionnelles. L’État et les appareils de pouvoir ne produisent pas seulement de la violence, ils contribuent à en définir les cadres d’acceptabilité. À travers des discours officiels, des dispositifs juridiques et des pratiques administratives, ils participent à la construction d’un espace dans lequel certaines formes de violence apparaissent comme nécessaires, rationnelles, voire inévitables.
Cependant, cette institutionnalisation ne saurait suffire. Pour que la violence extrême puisse se maintenir, elle doit être relayée, appropriée et, dans une certaine mesure, intériorisée au sein du corps social. C’est dans cette interaction entre structures de pouvoir, récits de légitimation et pratiques sociales que se joue sa durabilité.
Ainsi, la violence extrême ne se réduit ni à un excès ponctuel, ni à une simple réponse à une situation donnée. Elle résulte d’un processus dans lequel des cadres matériels, politiques et symboliques convergent pour rendre possible et acceptable ce qui, en d’autres circonstances, apparaît comme impensable.
Dès lors, une question demeure : une fois la violence rendue pensable et légitime, comment devient-elle concrètement agie ? Par quels mécanismes des individus ordinaires, insérés dans ces cadres, en viennent-ils à participer, exécuter ou tolérer ces formes de violence ?
C’est à cette interrogation que la partie suivante se propose de répondre.
III. Les violences extrêmes de l’Homme
A. “L’homme est un loup pour l’homme”, les approches naturalistes
L’une des manières les plus anciennes d’appréhender la violence extrême consiste à l’inscrire dans la nature même de l’homme. Selon cette perspective, la violence ne serait pas une dérive ou une anomalie, mais une disposition fondamentale, susceptible de se manifester dans certaines conditions. Cette intuition, souvent résumée par la formule « l’homme est un loup pour l’homme », trouve une expression classique dans la pensée de Thomas Hobbes.
Dans son analyse de l’état de nature, Hobbes décrit un monde où l’absence d’autorité commune conduit à une situation de guerre de tous contre tous, marquée par la peur, la méfiance et la recherche constante de sécurité. La violence y apparaît comme une conséquence logique de la condition humaine : les individus, mus par le désir de se conserver, sont conduits à anticiper la violence d’autrui par la leur. Dans cette configuration, l’émergence de l’État, le Léviathan, ne supprime pas la violence, mais la canalise en en monopolisant l’usage. Autrement dit, la violence extrême n’est pas éradiquée, elle est contenue, déplacée, régulée.
Cette lecture trouve des échos dans d’autres approches qui, sans être strictement hobbesiennes, accordent une place centrale à des dynamiques considérées comme profondément enracinées dans l’expérience humaine. Les travaux de René Girard, par exemple, proposent une interprétation de la violence comme produit du désir mimétique. Les individus, en désirant ce que désirent les autres, entrent dans des relations de rivalité susceptibles de dégénérer en conflit. Dans ce cadre, la violence extrême apparaît comme une tentative de résolution de ces tensions par le mécanisme du bouc émissaire : la désignation d’une victime commune permet de restaurer temporairement un ordre menacé.
D’autres théories ont poussé plus loin encore l’idée d’une violence inscrite dans la nature humaine, à l’image de la « thèse du singe tueur » de Raymond Dart. En s’appuyant sur des interprétations paléoanthropologiques, cette hypothèse suggère que l’agressivité et la propension à la violence auraient constitué des avantages évolutifs décisifs dans l’histoire de l’espèce humaine. Si cette thèse est aujourd’hui largement discutée et contestée, elle témoigne néanmoins d’une volonté persistante de naturaliser la violence en la rattachant à des déterminants biologiques et évolutionnaires.
À l’inverse, certains travaux contemporains invitent à nuancer cette vision en insistant sur la plasticité des comportements humains. Les recherches de Boris Cyrulnik mettent en évidence le rôle des environnements affectifs, sociaux et culturels dans la formation des conduites violentes. La violence n’y est pas niée, mais elle est envisagée comme le produit d’interactions complexes entre dispositions individuelles et contextes de socialisation, ouvrant ainsi la voie à une compréhension moins déterministe du phénomène.
Ces différentes approches ont en commun de poser une question centrale : la violence extrême est-elle inscrite dans l’homme, ou résulte-t-elle des conditions dans lesquelles il évolue ?
Si les lectures naturalistes tendent à souligner la permanence de certaines dispositions, elles peinent toutefois à rendre pleinement compte de la variabilité historique et sociale des formes de violence. Toutes les sociétés ne produisent pas les mêmes niveaux ni les mêmes types de violences extrêmes, et celles-ci apparaissent souvent liées à des configurations spécifiques plutôt qu’à une nature immuable.
En ce sens, les approches naturalistes, bien qu’elles offrent des grilles de lecture puissantes, montrent aussi leurs limites. En postulant une violence inhérente à l’homme, elles risquent de neutraliser la dimension politique, sociale et historique des violences extrêmes, en les ramenant à une forme d’inévitabilité. Or, c’est précisément cette idée qu’il convient d’interroger : si la violence extrême était une donnée constante de la nature humaine, comment expliquer ses variations, ses intensifications soudaines, ou encore les contextes dans lesquels elle devient socialement acceptable ?
Ainsi, sans être écartées, ces approches doivent être replacées dans un cadre plus large. Elles constituent moins une explication suffisante qu’un point de départ pour penser la violence extrême, un horizon théorique qui, en posant la question de la nature humaine, invite à explorer plus finement les conditions concrètes dans lesquelles cette violence émerge et se déploie.
B. Analyse de la brutalisation de la société : une approche mécaniste
Si les approches naturalistes tendent à inscrire la violence dans une disposition intrinsèque à l’être humain, une lecture complémentaire invite à la penser comme le produit de mécanismes sociaux, culturels et psychologiques. Dans cette perspective, la violence extrême ne relève plus d’une simple potentialité humaine, mais d’un ensemble de processus qui rendent la violence extrême progressivement acceptable et praticable. Elle n’émerge pas spontanément : elle est construite, encadrée et, dans certains contextes, elle est normalisée.
Ce processus de normalisation mis en lumière par l’historien George Mosse a montré que la guerre agit comme une matrice de banalisation des violences et de brutalisation des sociétés. Loin de se limiter aux champs de bataille, la guerre produit des effets durables sur les imaginaires collectifs et les sensibilités. L’exposition répétée à la violence qu’il s’agisse de combats, de destructions ou de pertes humaines modifie en profondeur les seuils de tolérance : ce qui apparaissait auparavant comme inacceptable tend à s’inscrire dans une forme de quotidienneté. La violence cesse d’être perçue comme une rupture pour devenir une composante ordinaire de l’expérience sociale.
Ce phénomène de banalisation ne repose pas uniquement sur la répétition des actes violents, mais aussi sur leur mise en circulation et leur inscription dans des cadres de perception partagés. Dans les contextes contemporains, cette circulation passe largement par les médias et surtout par les réseaux sociaux. À Gaza depuis le 7 octobre 2023, la diffusion continue d’images de bombardements, de destructions ou de corps contribue à une exposition quasi permanente à la violence. Cette visibilité accrue ne produit pas uniquement de l’indignation : elle peut aussi engendrer une forme d’accoutumance, voire de saturation, où la répétition des images atténue progressivement leur caractère exceptionnel.
C’est dans ce contexte de banalisation que prennent sens les mécanismes d’obéissance et de conformité analysés par Stanley Milgram. Les travaux de Milgram montrent que la violence peut être exercée non par adhésion idéologique, mais par insertion dans des structures d’autorité qui vont déresponsabiliser les individus. Cette obéissance ne s’exerce pas dans le vide : elle s’appuie sur un environnement où la violence est déjà en partie légitimée ou normalisée. Autrement dit, plus la violence est intégrée dans l’ordre du possible, plus il devient facile d’y participer ou de la tolérer.
Dans les contextes contemporains de conflit, cette logique se retrouve dans la manière dont certaines violences sont reproduites ou cautionnées, non par conviction personnelle, mais par alignement sur des injonctions collectives, médiatisées ou institutionnelles. L’adhésion ne passe pas nécessairement par un ordre explicite, mais par un alignement progressif sur des normes implicites qui redéfinissent ce qui est acceptable. Dans le cas de Gaza, cela peut se traduire par des formes de passivité, de justification ou de relativisation de la violence, nourries par des environnements informationnels
Cependant, la banalisation et l’obéissance ne suffisent pas à expliquer à elles seules le basculement vers la violence extrême. Celui-ci suppose également des processus plus profonds de déshumanisation, de radicalisation et de légitimation que Omer Bartov a étudiés. La violence devient possible lorsque l’autre cesse d’être perçu comme un semblable pour être reconstruit comme une menace, un ennemi ou une entité abstraite. Cette transformation symbolique permet de lever les inhibitions morales et de rendre pensables des actes qui dans d’autres contextes seraient inconcevables.
Les réseaux sociaux jouent ici un rôle déterminant, non seulement comme vecteurs de diffusion, mais comme espaces de production et de renforcement de ces représentations. Les images, les récits et les commentaires qui y circulent ne se contentent pas de montrer la violence : ils contribuent à l’interpréter, à la cadrer et (parfois) à la justifier. La répétition de contenus polarisés, la simplification des récits et la logique algorithmique favorisent la formation d’univers informationnels où certaines violences apparaissent comme nécessaires, légitimes, voire inévitables. Ainsi, la banalisation ne se limite pas à une accoutumance visuelle : elle s’accompagne d’une intériorisation progressive de cadres de légitimation.
Enfin, ces dynamiques s’inscrivent dans un environnement culturel plus large, où la violence est également médiatisée à travers des productions artistiques et audiovisuelles. Qu’il s’agisse de reportages, de documentaires, de séries ou de contenus numériques inspirés de conflits réels (guerre du Golfe (1990, 2003)), ces représentations participent à une forme de mise en récit de la violence. Elles contribuent à la rendre intelligible, mais aussi à en transformer la perception en la rapprochant d’expériences familières, parfois esthétisées ou scénarisées. Ce processus ne produit pas mécaniquement de la violence, mais il participe à redéfinir les frontières du pensable et de l’acceptable.
Ainsi, la brutalisation des sociétés ne résulte pas d’un seul facteur, mais de l’articulation de plusieurs mécanismes : exposition répétée, normalisation progressive, obéissance aux cadres d’autorité, déshumanisation de l’autre et diffusion de récits légitimant. Dans ce cadre, les violences extrêmes apparaissent plus comme l’aboutissement de dynamiques cumulatives où le social, le politique et le symbolique se rejoignent pour rendre possible ce qui, en d’autres circonstances, resterait impensable.
De ce fait, la violence extrême ne peut être comprise ni comme une simple dérive ponctuelle, ni comme l’expression d’une nature humaine immuable. Elle apparaît au contraire comme le produit d’une articulation complexe entre structures matérielles, constructions sociales et mécanismes de légitimation. Ce qui la rend possible ne réside pas uniquement dans l’existence de tensions ou de conflits, mais dans les conditions qui permettent de transformer ces tensions en formes de violence systématiques, acceptées et reproductibles.
L’analyse menée met en évidence un double mouvement. D’une part, la violence extrême s’inscrit dans des dynamiques historiques longues, liées à l’émergence du surplus, à la structuration des hiérarchies sociales et à l’institutionnalisation du pouvoir. D’autre part, elle suppose un travail constant de production de sens, à travers lequel elle est justifiée, normalisée et intégrée dans des cadres normatifs qui en redéfinissent la portée morale.
Ce double ancrage permet de comprendre pourquoi la violence extrême ne surgit pas dans le vide, mais se déploie dans des contextes où elle devient progressivement pensable, puis acceptable. Les exemples contemporains, notamment à Gaza mais aussi dans d’autres espaces marqués par des conflits prolongés, illustrent la manière dont ces processus s’actualisent aujourd’hui, dans des environnements caractérisés par une intensification des circulations informationnelles, une polarisation accrue des récits et une fragilisation des mécanismes de régulation internationaux.
Dans ce cadre, les limites du multilatéralisme apparaissent comme le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Lorsque la violence extrême est inscrite dans des logiques de pouvoir, soutenue par des récits de légitimation et intériorisée à différents niveaux de la société, les instruments classiques de régulation peinent à produire des effets concrets.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment contenir la violence, mais comment agir sur les conditions qui la rendent possible. Cela implique de déplacer le regard, en ne se limitant pas aux manifestations visibles de la violence, mais en interrogeant les structures, les discours et les pratiques qui en permettent la reproduction.
Ainsi, penser la violence extrême revient à poser une question profondément politique : non pas uniquement celle de son origine, mais celle des cadres dans lesquels elle devient tolérable. Et, en creux, celle de notre capacité collective à en redéfinir les limites.
Publié le 05 mars 2026, par Ikhlass ARABAT,
Chercheuse indépendante et Présidente de EHSi – Alliance MENA


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