Une lecture décoloniale et critique.
Abstract
Cet article examine la centralité persistante de l’histoire dans la compréhension des dynamiques politiques, sociales et identitaires contemporaines dans la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO).
Nous défendons une lecture résolument ancrée dans les héritages coloniaux, les résistances subalternes et les épistémologies du Sud en opposition aux paradigmes dominants. En effet, les récits dominants des Relations Internationales (RI) tendent à traiter la région comme un espace d’instabilité structurelle décontextualisée.
De ce fait, nous allons mobiliser les outils des études postcoloniales (Fanon, Saïd, Spivak, Bhabha), du constructivisme critique (Wendt, Tickner, Cox) et des théories de décolonisation du savoir (Mignolo, Quijano, Dussel).
À travers cette perspective, cet article soutient que les conflits, les frontières, les autoritarismes et les mobilisations contemporaines s’inscrivent dans des temporalités longues. Les dynamiques coloniales, leurs violences et leurs survivances structurelles demeurent au cœur de leur compréhension.
L’histoire ne constitue ainsi pas un simple contexte, mais une matrice fondamentale du présent.
En octobre 2023, lorsque l’offensive israélienne sur Gaza s’intensifie à la suite des attaques du Hamas, les chaînes d’information en continues occidentales mobilisent un cadre interprétatif quasi identique à celui déployé lors de chaque crise précédente dans la région : images de destructions, comptages de victimes, déclarations de responsables politiques, et une chronologie réduite aux seuls événements immédiats.
Le 7 octobre devient alors le point zéro d’une histoire présentée comme soudaine, comme si la violence avait surgi du néant.
Ce traitement médiatique n’est pas une anomalie, il est symptomatique d’un rapport structurel au temps et à l’espace qui caractérise la couverture de l’ensemble de la zone ANMO. Les Printemps arabes de 2011 ont été lus comme une irruption spontanée de la modernité démocratique dans des sociétés « figées », la guerre civile syrienne comme une explosion de haines sectaires « ancestrales » et la crise libanaise comme le produit d’une classe politique corrompue sans histoire. Dans chacun de ces cas, le même mécanisme opère : l’événement est extrait de sa profondeur temporelle et réduit à sa surface visible.
Cette tendance peut être rapprochée de ce que l’historien François Hartog désigne sous le terme de « présentisme », c’est-à-dire un rapport au temps dans lequel le présent tend à s’imposer comme principal cadre d’intelligibilité du monde. Lorsqu’on applique cette notion au traitement de l’actualité, cette logique conduit à privilégier l’événement immédiat au détriment des processus historiques qui l’ont rendu possible. Une telle approche risque alors de produire des lectures partielles des dynamiques à l’œuvre dans la région ANMO, en réduisant des phénomènes complexes à leurs manifestations les plus visibles.
Face à ce constat, il apparaît nécessaire d’interroger la place singulière qu’occupe l’histoire dans les dynamiques politiques, identitaires et conflictuelles de la région ANMO. L’histoire demeure omniprésente dans les discours politiques contemporains. Qu’il s’agisse de la colonisation, des frontières héritées des découpages impériaux, des guerres ou des injustices non réparées, le passé continue de façonner les débats du présent.
Gouvernements, mouvements de luttes, milices, partis politiques et acteurs sociaux mobilisent régulièrement ces mémoires pour légitimer leurs revendications, construire des récits collectifs ou définir les contours de l’appartenance nationale. Les mobilisations populaires elles-mêmes, des soulèvements de 2011 aux différentes formes de contestation, articulent fréquemment des revendications immédiates à des temporalités historiques plus longues.
Cette centralité du passé soulève alors une interrogation plus fondamentale : comment expliquer la persistance de références historiques dans les conflits et débats contemporains de la région ?
Loin de traduire une quelconque incapacité à se projeter vers l’avenir, cette permanence semble plutôt révéler le caractère inachevé de certains processus historiques dont les effets continuent de structurer les rapports de pouvoir, les identités collectives et les revendications politiques.
Dès lors, le passé n’apparaît plus comme une réalité révolue mais comme une dimension active du présent, constamment réinvestie dans les luttes pour la souveraineté, la reconnaissance et la justice. Cet article repose sur l’hypothèse que l’histoire ne constitue pas un simple arrière-plan des dynamiques contemporaines de la région ANMO, mais l’une des conditions fondamentales de leur intelligibilité. Les conflits actuels, les formes de gouvernement, les configurations étatiques ainsi que les mobilisations sociales et politiques qui traversent la région s’inscrivent dans des temporalités longues où les héritages coloniaux, impériaux et nationaux continuent de produire des effets structurants.
Dans cette perspective, les crises contemporaines ne sauraient être appréhendées comme des phénomènes autonomes ou exclusivement conjoncturels. Elles prennent sens à l’intérieur de trajectoires historiques marquées par des rapports de domination, des processus de construction étatique et des expériences collectives de violence dont les effets demeurent actifs. Comprendre les réalités contemporaines de Gaza, Beyrouth, Alger ou du Caire suppose ainsi de les replacer dans les séquences historiques qui les ont produites. Faire abstraction de ces héritages reviendrait à priver l’analyse de l’une de ses principales clés d’interprétation.
Cette réflexion s’inscrit dans un champ de recherche déjà riche consacré aux héritages historiques, coloniaux et postcoloniaux dans la région ANMO. De nombreux travaux ont mis en évidence le rôle des interventions impériales dans la formation des États contemporains, la persistance des structures autoritaires ou encore la production de représentations essentialisantes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Toutefois, ces approches demeurent souvent cloisonnées entre histoire, science politique, relations internationales et études culturelles, ce qui tend à fragmenter l’analyse des continuités historiques à l’œuvre dans la région.
Cet article propose de mettre en dialogue plusieurs traditions théoriques afin d’éclairer les articulations entre passé et présent dans les dynamiques contemporaines de la région ANMO. Son objectif n’est pas de produire une étude de cas isolée, mais de construire un cadre d’analyse transversal permettant de saisir conjointement les héritages coloniaux, les processus de formation étatique et les formes actuelles de mobilisation politique, envisagés comme des dimensions historiquement imbriquées.
Pour ce faire, l’article adopte une démarche qualitative fondée sur une revue critique et pluridisciplinaire de la littérature. L’analyse mobilise principalement les études postcoloniales, les approches décoloniales et le constructivisme critique, en tant que cadres permettant d’interroger la construction historique des rapports de pouvoir, des institutions et des catégories politiques. Ces perspectives offrent des outils pour penser la persistance de structures historiques dans les configurations contemporaines, sans présupposer une rupture nette entre passé et présent.
Ces cadres sont mis en dialogue avec l’analyse de trois ensembles empiriques : les soulèvements arabes de 2011, la question palestinienne et le cas libanais. Ces séquences ne sont pas envisagées comme de simples illustrations, mais comme des configurations privilégiées pour observer la manière dont les temporalités longues continuent de structurer les dynamiques politiques contemporaines. Elles permettent ainsi de mettre en évidence la persistance active des héritages historiques dans la production du présent.
L’article s’organise en deux parties. La première partie analyse les principaux héritages coloniaux de la région. Elle revient notamment sur la fabrication des frontières, la construction des États et la production de hiérarchies politiques et sociales, dont les effets continuent de structurer le présent. Enfin, la seconde partie s’appuie sur les cas des soulèvements de 2011, de la Palestine et du Liban pour montrer comment les héritages historiques demeurent au cœur des conflits, des mobilisations et des recompositions politiques contemporaines. L’objectif est ainsi de mettre en évidence la manière dont les temporalités longues participent à la production des dynamiques contemporaines de la région et constituent une dimension essentielle de leur intelligibilité.
I. Les héritages coloniaux comme structures du présent
A. La fabrication des frontières.
L’une des principales manifestations de l’imbrication entre passé et présent dans la région ANMO réside dans les frontières qui structurent aujourd’hui son espace politique. Généralement appréhendées comme des données acquises de l’ordre international, elles sont pourtant le résultat de processus historiques précis, étroitement liés à la fin de l’Empire ottoman au Machrek et à l’expansion puis au recul des empires coloniaux européens au Maghreb.
L’accord Sykes-Picot de 1916 est devenu le symbole de cette recomposition territoriale. Négocié secrètement entre la France et le Royaume-Uni, il prévoyait le partage d’une partie des provinces arabes de l’Empire ottoman en zones de contrôle et d’influence. Bien que ses dispositions aient ensuite été modifiées, notamment par le système des mandats instauré à San Remo en 1920, cet épisode demeure associé à l’idée d’un ordre régional conçu sans participation réelle des populations concernées. Comme le souligne Karim Émile Bitar, sa mémoire continue d’occuper une place importante dans les imaginaires politiques contemporains, où il est fréquemment mobilisé comme symbole de l’ingérence occidentale et de la fragmentation du monde arabe.
Toutefois, la question des frontières ne se limite pas au seul héritage ottoman. En Afrique du Nord, les tracés frontaliers contemporains sont également le produit de l’entreprise coloniale française, italienne et espagnole. Les frontières héritées des indépendances ont largement repris les découpages administratifs établis durant la période coloniale, contribuant à fixer des cadres territoriaux dont la légitimité a parfois été contestée. Les tensions entre le Maroc et l’Algérie, notamment autour de la question du Sahara, illustrent la manière dont certains héritages territoriaux continuent de peser sur les relations régionales.
L’enjeu n’est cependant pas de déterminer si les frontières actuelles résultent mécaniquement des décisions prises durant la période coloniale. Une telle lecture relèverait d’un déterminisme historique excessif. Il s’agit plutôt de comprendre que la formation des États contemporains s’est opérée dans un cadre largement façonné par les puissances impériales et coloniales. Les frontières ne constituent donc pas seulement des lignes tracées sur une carte. Elles ont contribué à définir les espaces de souveraineté, les modalités de gouvernement et les rapports entre groupes sociaux au sein des nouveaux États.
Les effets de cette recomposition territoriale demeurent perceptibles aujourd’hui. La dispersion des populations kurdes entre plusieurs États, la gestion institutionnelle des pluralités confessionnelles ou encore certaines contestations frontalières récurrentes témoignent de la persistance de questions dont les origines remontent à cette période. Plus largement, ces frontières ont fixé les cadres politiques à l’intérieur desquels se sont développées les trajectoires nationales de la région.
L’intérêt de cette perspective n’est pas d’attribuer les difficultés contemporaines de l’ANMO à un hypothétique « péché originel » colonial. Il s’agit plutôt de montrer que les dynamiques actuelles ne peuvent être pleinement comprises sans prendre en compte les structures historiques dans lesquelles elles s’inscrivent. Les frontières apparaissent ainsi comme l’un des vecteurs par lesquels le passé continue d’agir sur le présent, non sous la forme d’une causalité mécanique, mais à travers les institutions, les représentations et les rapports de pouvoir qu’elles ont contribué à produire.
B. La construction des Etats autoritaires.
Pour autant, les héritages coloniaux ne se limitent pas aux frontières qui structurent aujourd’hui l’espace politique de la région ANMO. Ils se retrouvent également dans les formes prises dans les États modernes et dans les modalités d’exercice du pouvoir qui se sont progressivement imposées au cours du XXe siècle. La période coloniale a en effet constitué un moment décisif de transformation des structures administratives et sécuritaires locales, dont les effets continuent de se faire sentir bien après les indépendances.
Les administrations coloniales françaises, britanniques ou italiennes n’avaient pas pour vocation première de favoriser la représentation politique des populations soumises à leur autorité. Au contraire, leur fonction consistait avant tout à maintenir l’ordre, sécuriser les territoires et garantir la défense des intérêts économiques et stratégiques des métropoles occidentales. Cette logique a favorisé l’émergence d’appareils bureaucratiques fortement centralisés ainsi que le développement d’institutions coercitives occupant une place centrale dans le gouvernement des sociétés colonisées.
Dans une perspective décoloniale, ces structures ne disparaissent pas avec la fin de la domination coloniale formelle. Elles participent de ce qu’Aníbal Quijano conceptualise sous le terme de « colonialité du pouvoir » (colonialidad del poder). Ce concept désigne la persistance de rapports de domination, de hiérarchies sociales et de modes de gouvernement hérités de la période coloniale, même après l’accession des territoires colonisés à l’indépendance. Pour Quijano, la décolonisation politique n’implique pas nécessairement la disparition des structures de pouvoir produites par la colonisation. Celles-ci peuvent au contraire être réappropriées, adaptées et reproduites dans le cadre des États postcoloniaux.
Théorisé dans le cadre du contexte latino-américain, il est possible de la transposer à notre zone d’étude. En effet, appliquée à la région ANMO, cette lecture permet d’appréhender l’État post-indépendance non comme une rupture radicale avec l’ordre colonial, mais comme un espace de recomposition institutionnelle. Les administrations, les appareils sécuritaires et certaines pratiques de gouvernement mis en place durant la période coloniale ont souvent été conservés puis investis par les nouvelles élites nationales. Les indépendances marquent ainsi moins la disparition de ces structures que leur réarticulation au service de projets politiques nouveaux.
Cette lecture rejoint les analyses de Nazih Ayubi, pour qui de nombreux États du Moyen-Orient se caractérisent par la concentration des instruments de coercition entre les mains du pouvoir central. De son côté, Joel Migdal souligne que les trajectoires étatiques de la région résultent d’interactions complexes entre héritages impériaux, institutions coloniales et stratégies des élites nationales. L’autoritarisme apparaît alors non comme une spécificité culturelle ou civilisationnelle, mais comme le produit d’un processus historique de formation de l’État.
La Syrie témoigne de cette trajectoire. Le mandat français s’est notamment appuyé sur des logiques de segmentation communautaire dans l’organisation des forces armées et de l’administration. Sans établir une continuité mécanique entre cette période et le régime baathiste, plusieurs auteurs, parmi lesquels Philip Khoury et Raymond Hinnebusch, soulignent que ces configurations institutionnelles ont contribué à façonner les équilibres de pouvoir qui se sont développés après l’indépendance.
Le cas algérien met en lumière une autre forme d’héritage. La colonisation de peuplement menée par la France reposait sur une forte centralisation administrative, un contrôle étroit du territoire et un recours fréquent à l’exception juridique. Après 1962, le nouvel État s’est développé à partir de structures largement centralisées, tout en accordant à l’institution militaire un rôle déterminant dans la vie politique nationale. Il ne s’agit pas d’une simple continuité entre ordre colonial et ordre postcolonial, mais d’une réappropriation de certains instruments de gouvernement dans un contexte nouveau.
Malgré la diversité de leurs trajectoires, ces exemples révèlent une dynamique commune. Les élites post-indépendance ont hérité d’institutions initialement conçues pour administrer, surveiller et contrôler les populations. Elles les ont adaptées à leurs propres projets politiques, participant ainsi à la consolidation d’États fortement centralisés. Les formes contemporaines de l’autorité politique ne peuvent donc être comprises indépendamment des conditions historiques dans lesquelles elles se sont constituées.
Une telle perspective conduit à dépasser les lectures culturalistes qui attribuent l’autoritarisme régional à des caractéristiques religieuses ou civilisationnelles supposées. Au contraire, elle invite à replacer les formes contemporaines du pouvoir dans l’histoire longue de la formation de l’État, de la domination coloniale et de la colonialité du pouvoir. L’État postcolonial apparaît ainsi comme l’un des espaces où s’observe le plus clairement l’imbrication entre passé et présent. Dans ces nouveaux Etats, les héritages coloniaux n’y survivent pas sous la forme de vestiges du passé mais comme des structures continuellement réinvesties dans les pratiques de gouvernement et les rapports de pouvoir contemporains.
C. Les hiérarchies produites par la colonisation.
Outre cela, les héritages coloniaux ne se manifestent pas uniquement dans les frontières ou dans les institutions étatiques. Ils se retrouvent également dans les hiérarchies sociales, culturelles et territoriales qui continuent de structurer les sociétés de la région ANMO. La domination coloniale n’a pas seulement transformé les institutions politiques. Elle a également redéfini les rapports sociaux en produisant des catégories, des distinctions et des mécanismes de différenciation dont les effets demeurent encore aujourd’hui.
Cette dimension a été particulièrement mise en lumière par Frantz Fanon. Dans ses travaux, la colonisation apparaît non seulement comme un système d’exploitation économique et de domination politique mais aussi comme un ordre de classement du monde social. Le pouvoir colonial produit des hiérarchies matérielles et symboliques qui associent certaines langues, cultures ou identités à la modernité, au savoir et à la légitimité politique tandis que d’autres sont reléguées à des positions subalternes. La domination coloniale agit ainsi autant sur les institutions que sur les représentations, les imaginaires et les rapports sociaux.
La question linguistique constitue l’une des manifestations les plus visibles de cet héritage. Dans une grande partie du Maghreb et du Machrek, le français ou l’anglais occupe une position privilégiée dans l’administration, l’enseignement supérieur et certains secteurs économiques. La maîtrise de ces langues est devenue un facteur de distinction sociale ainsi qu’un vecteur d’accès à certaines positions de pouvoir. Sans remettre en cause la centralité de l’arabe ou des langues amazighes dans les sociétés concernées, cet héritage continue d’influencer les trajectoires éducatives, professionnelles et politiques de nombreux individus.
Ces dynamiques s’articulent également à des hiérarchies territoriales. Les politiques coloniales ont souvent privilégié les espaces considérés comme stratégiques sur les plans administratif, économique ou militaire. À l’inverse, certaines régions rurales ou périphériques ont fait l’objet d’investissements plus limités et ont été intégrées de manière inégale aux réseaux d’infrastructures et aux circuits de développement. Après les indépendances, ces déséquilibres n’ont pas systématiquement été corrigés. Les disparités persistantes entre centres urbains et périphéries constituent ainsi l’un des héritages les plus durables de cette organisation coloniale de l’espace.
La colonisation a également contribué à transformer les catégories identitaires elles-mêmes. Dans plusieurs territoires, les autorités coloniales ont cherché à classifier les populations selon des critères ethniques, confessionnels ou tribaux afin de faciliter leur administration. Ces identités n’ont pas été créées ex nihilo par la colonisation, mais elles ont souvent été réifiées, codifiées et institutionnalisées dans des formes nouvelles. Les pratiques de recensement communautaire au Levant ou certaines politiques de différenciation mises en œuvre au Maghreb illustrent cette tendance à figer administrativement des appartenances auparavant plus fluides.
Les analyses de Fanon trouvent un prolongement dans le concept d’Aníbal Quijano. Là où Fanon met en évidence les dimensions sociales, culturelles et psychologiques de la domination coloniale, Quijano montre comment les hiérarchies produites durant cette période survivent à la décolonisation formelle.
Comprendre les sociétés contemporaines de l’ANMO implique dès lors de dépasser une lecture strictement institutionnelle des héritages coloniaux. Les effets du passé ne se logent pas uniquement dans les frontières ou dans l’appareil d’État. Ils se manifestent également dans les catégories à travers lesquelles les sociétés se pensent, se gouvernent et distribuent le pouvoir. En ce sens, les hiérarchies sociales, culturelles et territoriales constituent l’un des mécanismes par lesquels les héritages coloniaux continuent de produire des effets dans le présent, confirmant que le passé demeure une dimension active des dynamiques contemporaines de la région.
II. Quand le passé revient dans les luttes contemporaines
A. Les révolutions arabes de 2011
L’un des effets les plus puissants du présentisme médiatique consiste à avoir construit les soulèvements de 2011 comme un événement soudain, quasi spontané, déclenché par l’immolation d’un vendeur ambulant du nom de Mohammed Bouazizi à Sidi Bouzid et amplifié par les réseaux sociaux. Cette lecture événementielle, centrée sur la rupture et l’instant, tend à invisibiliser les dynamiques de mobilisation antérieures sans lesquelles 2011 demeure difficilement intelligible.
Le cas tunisien permet de remettre en cause cette chronologie simplifiée. La révolte de décembre 2010 s’inscrit dans une séquence protestataire plus longue, amorcée notamment avec les mobilisations du bassin minier de Gafsa en 2008. À la suite d’un concours de recrutement de la Compagnie des phosphates de Gafsa perçu comme entaché de corruption et de népotisme, les villes de Redeyef, Moularès, Métlaoui et Mdhilla deviennent le théâtre de plusieurs mois de protestations massives et fortement réprimées.
Ces mobilisations articulent déjà des revendications de dignité, d’emploi et de justice sociale tout en rendant visible une fracture territoriale durable entre régions intérieures marginalisées et littoral plus intégré aux circuits économiques et administratifs. De nombreux acteurs eux-mêmes établissent une continuité entre Gafsa 2008, les mobilisations de 2010 et le soulèvement de 2011, suggérant moins une rupture qu’une intensification progressive des conflits sociaux.
Cette logique de sédimentation des contestations se retrouve en Égypte. Bien avant janvier 2011, le mouvement Kifaya (« Ça suffit ! ») inaugure dès 2004 une contestation explicite du régime de Hosni Moubarak et des logiques de reproduction du pouvoir. Dans le même temps, le pays connaît une intensification des conflits sociaux :
Entre 2004 et 2008, les grèves et actions collectives se multiplient, notamment dans le secteur textile, avec les mobilisations de Mahalla al-Kubra en 2006 et 2007, suivies de l’appel du 6 avril 2008, à l’origine de l’un des principaux réseaux militants actifs en 2011.
Ces mobilisations s’inscrivent dans un contexte de transformations économiques profondes marqué par les politiques de libéralisation et la dégradation des conditions sociales. Cela révéle une recomposition progressive des formes de contestation bien avant l’irruption de la place Tahrir.
Dans ces deux cas, les soulèvements de 2011 apparaissent plus comme des moments d’agrégation de trajectoires protestataires déjà engagées. Les répertoires d’action, les réseaux militants et les expériences accumulées de contestation se construisent dans la durée, à travers des cycles de mobilisation parfois localisés, parfois sectoriels, progressivement mis en relation à l’échelle nationale.
Cette perspective invite ainsi à déplacer la compréhension des révolutions arabes. Plutôt que de les appréhender comme des événements inauguraux, il s’agit de les envisager comme des moments de cristallisation de dynamiques historiques plus longues.
En bref, 2011 ne marque pas l’entrée soudaine des sociétés de la région ANMO dans la contestation politique, mais la convergence de multiples temporalités de lutte, où s’entrelacent frustrations socioéconomiques, expériences de répression et héritages de mobilisations antérieures. En ce sens, le soulèvement apparaît comme une configuration historique dans laquelle le passé ne précède pas simplement le présent. Le passé constitue une dimension active de sa production et de ses formes de déploiement.
B. Palestine, une histoire en cours.
Si les soulèvements de 2011 mettent en évidence la manière dont le passé a sédimenté les dynamiques de mobilisation, la question palestinienne en constitue une configuration plus radicale. Il ne s’agit plus seulement d’une réactivation de mémoires historiques dans le présent mais d’une imbrication structurelle entre événements fondateurs et temporalité politique contemporaine. Dans ce cadre, le passé ne fonctionne pas comme une référence ou un cadre d’interprétation. Il est une dimension constitutive de la situation actuelle.
L’événement structurant de cette histoire est la Nakba, littéralement la « catastrophe », qui désigne l’exode forcé d’environ 700 000 à 750 000 Palestiniens de leurs terres en 1948, sur une population arabe estimée à environ 900 000 personnes, accompagné de violences de guerre et d’une désorganisation massive des structures sociales palestiniennes. Le terme, introduit dès 1948 à Beyrouth par l’intellectuel Constantin Zureik dans Maʿnā al-Nakba, s’impose progressivement comme catégorie centrale du récit national palestinien et comme objet d’historiographie disputée. Les travaux d’Ilan Pappé (The Ethnic Cleansing of Palestine) et Benny Morris (The Birth of the Palestinian Refugee Problem), ont aussi contribué à documenter cela, à partir de sources d’archives.
Sa commémoration annuelle, le 15 mai, ne relève pas d’un simple travail de mise à distance historique, mais d’une inscription continue de l’événement dans le champ politique contemporain. La guerre de 1967, dite Naksa (« revers »), prolonge cette dynamique par de nouveaux déplacements et par l’instauration d’une occupation militaire durable en Cisjordanie, à Jérusalem et dans la bande de Gaza, consolidant un régime territorial analysé par une large partie de la littérature en termes d’occupation prolongée.
Ce qui singularise la situation palestinienne tient à l’absence de clôture de ces séquences historiques. Plusieurs travaux mobilisent à ce titre la notion de « Nakba continue » (al-Nakba al-mustamirra) afin de désigner la persistance des dynamiques de dépossession, de fragmentation territoriale et de déplacement au-delà de 1948. Dans cette perspective, des auteurs comme Rashid Khalidi ou Noura Erakat soulignent que les événements fondateurs ne relèvent pas d’un passé révolu, mais d’un processus historique toujours opératoire, dont les effets se prolongent dans les formes contemporaines du contrôle territorial, de la mobilité contrainte et de la différenciation juridique des populations. La littérature sur le colonialisme de peuplement (settler colonialism)permet aussi d’éclairer cette continuité en interprétant la Nakba non comme un épisode circonscrit de guerre, mais comme la phase inaugurale d’une logique structurelle de transformation de l’espace et de substitution des populations
Cette continuité historique se manifeste également à travers la question des réfugiés. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) enregistre plusieurs millions de réfugiés, descendants des populations déplacées en 1948 et en 1967. Le droit au retour, consacré par la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies en 1948 puis réaffirmé par la résolution 3236 de 1974, demeure à ce jour non appliqué, contribuant à maintenir ouverte la temporalité du conflit et à structurer une revendication politique centrale du mouvement national palestinien.
La centralité de la Nakba est telle qu’elle demeure un objet de controverses politiques et juridiques. Dans certains contextes, son usage public ou son enseignement est encadré ou contesté, ce qui témoigne de sa persistance comme enjeu politique contemporain et non comme simple catégorie historiographique. Elle reste ainsi au cœur de conflits de définition du récit historique, de la légitimité politique et de la reconnaissance internationale.
Ainsi, la situation palestinienne met en évidence une configuration spécifique : celle d’une histoire non fermée, dont les effets se déploient dans le présent sans discontinuité nette. Elle confirme de manière particulièrement nette l’hypothèse centrale de cet article. Dans la région ANMO, le passé ne constitue pas un arrière-plan des dynamiques politiques contemporaines, mais une dimension active de leur structuration.
C. Le Liban laboratoire des temporalités longues.
Enfin, le Liban constitue un cas particulièrement éclairant pour saisir l’enchevêtrement de temporalités historiques dans la production du présent politique. Loin de pouvoir être réduit à ses seules configurations contemporaines, le système politique libanais s’inscrit dans une stratification de moments historiques successifs dont les effets continuent de structurer ses institutions, ses clivages et ses crises. Trois séquences historiques majeures permettent d’en restituer la profondeur.
La première relève de l’héritage ottoman. À travers les réformes administratives de l’Empire, les arrangements locaux avec les autorités religieuses et l’intervention croissante des puissances européennes, s’opère progressivement une politisation des appartenances confessionnelles dans le Mont-Liban. Ce processus contribue à faire de la communauté religieuse un principe d’organisation sociale et politique central, bien avant la formation de l’État moderne, et avant même l’intervention coloniale formelle.
Le deuxième moment est celui du mandat français, instauré après la chute de l’Empire ottoman. Le 1er septembre 1920, le haut-commissaire Henri Gouraud proclame la création du « Grand Liban », en élargissant le territoire du Mont-Liban à des régions majoritairement musulmanes issues des anciens vilayets de Beyrouth et de Damas. Cette configuration territoriale produit dès l’origine un déséquilibre démographique et politique structurant. La Constitution de 1926 institutionnalise la confession comme principe d’organisation politique, sur la base d’un recensement réalisé en 1932, jamais actualisé depuis. Cette architecture est ensuite consolidée par le Pacte national de 1943, compromis non écrit attribuant les principales fonctions de l’État selon une répartition confessionnelle, pensée initialement comme transitoire mais progressivement stabilisée comme norme politique durable.
Le troisième moment est celui de la guerre civile (1975–1990), conflit multiforme impliquant milices confessionnelles, organisations palestiniennes présentes au Liban et interventions régionales et internationale, qui s’est notamment accompagné d’une occupation israéliennes. Les accords de Taëf (1989) mettent fin à la guerre en réaménageant l’équilibre institutionnel sans remettre en cause le principe confessionnel lui-même, désormais constitutionnalisé et intégré au fonctionnement de l’État.
L’intérêt analytique de cette trajectoire réside dans la manière dont ces différentes strates historiques continuent d’agir de façon cumulative. La crise contemporaine, marquée par l’effondrement économique à partir de 2019, l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et les nombreuses paralysies institutionnelles récurrentes ne peut être comprise comme une succession d’événements isolés. Elle renvoie davantage à la persistance d’un système institutionnel construit par empilement historique, dans lequel les mécanismes de représentation, de redistribution et de légitimité demeurent structurés par des compromis anciens jamais réellement refondés.
Dans cette perspective, le Liban met en évidence une forme particulièrement lisible de “présent stratifié”, où les crises contemporaines ne font pas rupture avec le passé mais vont réactivé les lignes de tension. Il confirme ainsi que les dynamiques politiques de la région ANMO ne sont intelligibles qu’à condition de restituer l’épaisseur historique des structures qui continuent de les produire.
****
Au terme de ce parcours, la réponse à la question posée en introduction apparaît avec une clarté que l’analyse a, espérons-le, suffisamment étayée. L’histoire demeure centrale dans les dynamiques contemporaines du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Elle ne l’est pas en raison d’une supposée disposition culturelle particulière au rapport au passé. Elle tient surtout au fait que les structures politiques, sociales et identitaires actuelles sont issues de formations historiques dont les effets continuent d’agir dans le présent.
Les approches mobilisées dans cet article ne visaient pas à ajouter une couche interprétative supplémentaire à des faits déjà donnés. Elles cherchent plutôt à rendre visibles les conditions historiques de production de ces faits. Elles permettent notamment de questionner les cadres dominants des RI, souvent fondés sur une séparation rigide entre passé et présent et sur une conception de l’État comme acteur homogène et autonome. En réinscrivant les phénomènes politiques dans leurs trajectoires de formation, elles mettent en évidence leur caractère profondément historique et construit.
Cette démonstration permet de réaffirmer la thèse centrale de l’article. Les conflits régionaux ne naissent pas dans l’instant de leur médiatisation. La guerre civile libanaise ne peut être comprise sans les compromis institutionnels issus du mandat et leurs prolongements, pas plus que la situation palestinienne ne peut être dissociée de la Nakba et de ses continuités. De même, les frontières de la région ne relèvent pas de données naturelles de l’ordre international mais de découpages historiques produits dans des contextes impériaux et coloniaux, dont les effets politiques persistent à travers leur contestation. Les formes d’autoritarisme s’inscrivent également dans des généalogies institutionnelles précises, où les appareils administratifs et sécuritaires hérités de la période coloniale ont été réappropriés et reconfigurés après les indépendances. Enfin, les mobilisations contemporaines s’appuient sur des séquences antérieures de contestation qui ont façonné leurs répertoires d’action et leurs réseaux militants.
Au-delà de ce constat, cet article invite à un déplacement épistémologique. Produire un savoir rigoureux sur l’ANMO implique de reconnaître la dimension située de toute production de connaissance, plutôt que de la dissimuler derrière une prétention à l’objectivité abstraite. Cela suppose d’accorder une place centrale aux productions intellectuelles issues de la région elle-même, ainsi qu’aux cadres théoriques élaborés dans des perspectives critiques du savoir dominant.
C’est à cette condition que l’analyse de la région ANMO peut se déprendre des schémas hérités de traditions orientalistes encore largement présentes dans les sciences sociales et dans le débat public, et construire des outils d’intelligibilité à la hauteur de la complexité historique des objets qu’elle entend saisir.
Par Ikhlass ARABAT
Chercheuse indépendante
BIBLIOGRAPHIE :
- Aníbal Quijano, Colonialidad y modernidad/racionalidad
- Azmi Bishara, Nationalism and Culture
- Bennani-Chraïbi & Fillieule, Pour une sociologie des situations révolutionnaires
- Boaventura de Sousa Santos, A Non-Occidentalist West?
- Edward Said, Orientalism
- Edward Said, Orientalism Reconsidered
- Enrique Dussel, Eurocentrism and Modernity
- Enrique Dussel, Transmodernity and Interculturality
- Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre
- Frantz Fanon, Racisme et culture
- Gayatri Spivak, Can the Subaltern Speak?
- Hamid Dabashi, Can Non-Europeans Think?
- Homi Bhabha, Of Mimicry and Man
- Karim Émile Bitar, Le Moyen-Orient après les révolutions arabes
- Kenneth Waltz, Realist Thought and Neorealist Theory
- Kevin Keohane, International Institutions: Two Approaches
- Lewis Gordon, Fanon on Decolonizing Knowledge
- Lisa Anderson, The State in the Middle East and North Africa
- Robert Keohane, International Institutions: Two Approaches
- Reidar Visser, Historical Myths of a Divided Iraq
- Steve Smith, The United States and the Discipline of International Relations
- Walter Mignolo, The Darker Side of Western Modernity
- Walter Mignolo, The Geopolitics of Knowledge and the Colonial Difference


Laisser un commentaire